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Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier alu. Encore et encore et encore.


Où l'on n'est pas drôle, faute d'avoir encore un peu d'énergie pour ça.





Le secrétaire de direction lance un regard fatigué à l'horloge murale suspendue à sa gauche.


16h45.
Allons bon. 


Il aurait juré qu'il était plus tard. Qu'il avait déjà levé la tête, trois heures plus tôt, dans cette même direction, et que l'horloge indiquait déjà 16h45.

Soudain, un doute l'étreint. Une angoisse existentielle se saisit de lui. N'avait-il pas déjà vécu ce moment ? Ne le vivait-il pas sans cesse, en boucle, jour après jour après jour ? A-t-il jamais vraiment quitté ce bureau où il passe les trois quarts de son temps à taper des lettres au hasard sur son clavier, ou a essayer de faire des figures acrobatiques sur sa chaise à roulettes dès que ses chefs regardent ailleurs ?


Il a le sentiment d'avoir un chez-lui, quelque part, ailleurs, mais les souvenirs qu'il en a sont si vagues... N'a-t-il pas tout imaginé, à force de rester là, immobile, vissé devant son poste, à rêver à toutes les vies imaginaires qu'il aurait pu avoir s'il était né Roi de France ou si il avait postulé, jadis, au casting de Loft Story.


Dépité, il jette un œil par la fenêtre mais la nuit est déjà tombée. Est-ce bien la nuit, d'ailleurs ? Cette obscurité d'un noir d'encre, uniforme et pourtant, un rien granuleuse, n'est-elle pas qu'une couche de peinture sur un mur  en trompe l’œil ?

Et s'il n'y avait pas de monde, à l'extérieur ?
Et s'il n'y avait pas d'extérieur ?
Et s'il n'y avait que ce clavier, et ce bureau, et cette chaise à roulette, et le semainier joint à ce message pour attester de son existence ?
Et si c'était justement ça, le monde, et rien de plus ?

Et s'il revivait cent fois la même journée (de la marmotte ?), encore, et encore, et encore, entrant dans le bureau à chaque fois qu'il croit en sortir, la tête peuplée de gens, de lieux, de vies qu'il s'est imaginé pour supporter le vide de ce quotidien insensé ?

Non, non, il refuse d'y croire.  Fébrile, se lève précipitamment. Trop. Ses genoux lui font mal au moment où il se redresse, comme s'il était resté assis pendant plusieurs milliers d'année, ou s'il avait trop forcé sur les bonbons Haribo (or les deux hypothèses se valent).


Un seul moyen de savoir. Un seul moyen d'être sûr.


Titubant comme s'il était ivre, il hésite quelques pas, grimace, s'avance vers la porte du bureau - laquelle semble reculer à mesure qu'il essaie de se rapprocher d'elle.

Un pas.

Un autre.
Et encore un.
Allez, courage, plus qu'un dernier.
Il y est presque.

S'écroulant à demi sur la poignée, il pèse dessus de tout son poids, puis tire la porte vers lui avec ses dernières forces.

Peu compréhensive, celle-ci résiste un peu, lâche un grincement désapprobateur, mais finit par s'ouvrir, bon gré mal gré.

Au-delà de l'encadrement : l'obscurité, encore. Cette même obscurité qui semble déborder presque, à la fenêtre. Cette obscurité sans étoiles, sans lune, sans filet de lumière pour éclairer sa route.


Un couloir, ou un cul-de-sac ?

Il est allé trop loin pour faire demi-tour, maintenant. Il faut qu'il sache. Absolument.


Prenant une grande inspiration, il ferme les yeux, s'avance encore, pose un pied à l'extérieur, puis le second. Laisse passer une minute, plus si sûr de vouloir savoir où il se trouve ni ce qui l'y attend.
Puis ose, enfin.

Lentement, ses paupières se soulèvent, ses yeux peinent à accommoder.


Tout d'abord, il ne comprend pas ce qu'il a devant lui. Il reste là, interdit, incrédule. Puis petit à petit, les formes trouvent un sens, et ce sens trouvent une raison d'être.


Déglutissant bruyamment, il s'avance encore, et découvre...





--




Le secrétaire de direction

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