Mais qu'est-ce donc qu'un semainier ? Excellente question, l'internaute, à laquelle te répondra la petite icône en haut à droite, ou bien la barre latérale du blog, si tu navigues sur un PC de riche avec un écran grand comme la Baltique.

vendredi 31 mars 2023

Briseur de rêves 2 : la Revanche (PEGI 18+)

Où les mouvements sociaux se suivent et ne se ressemblent pas.

 

Bonsoir à tous, bande de lâcheurs.

Vous savez quoi ? Je vous ai attendu, mardi. Seul. Au milieu de la voie express. Mais vous n'êtes pas venus. Personne.  Et j'ai de la chance de ne m'en tirer qu'avec quelques fractures, ont dit les chirurgiens de l'OCP, qui se sont très bien occupé de moi.

Vous m'aviez vanté l'ambiance et la camaraderie de la manifestation de jeudi dernier, les danses, les chants, la fumée blanche qui pique les yeux, ça m'a donné envie de participer moi aussi, je n'aime pas me sentir mis à l'écart, alors mardi, je me suis dit, cette fois, c'est décidé, je serai de l'autre côté de la barrière !

Barrière que j'ai donc enjambée le jour dit pour aller vous attendre au milieu de la voie centrale, avec une pancarte de ma confection sur laquelle on pouvait lire une formule choc et qui a fait ses preuves : "Jospin, si tu savais, ta réforme, ta réforme, ..." (je n'avais hélas plus la place pour écrire la suite, pourtant politiquement très engagée). Suite à quoi j'ai essayé de bloquer les trois voies à moi tout seul mais en dépit de mon bel embonpoint, ça s'est avéré compliqué, je ne faisais pas peur aux automobilistes, ils arrivaient trop vite pour voir les traits de mon visage (forcément, aussi, à 150, on ne fait plus la différence entre moi et Leonardo Di Caprio. Alors qu'à une vitesse normale, on me confond toujours avec Leonardo, certes, mais celui des Tortues Ninjas). 

Le temps passant, l'ennui s'insinuait en moi aussi sûrement que l'envie d'acheter une décapotable quand je regarde les pubs Chanel à la télé, aussi ai-je décidé de commencer les activités festives en solo (ce qui est un peu l'histoire de ma vie depuis mon cinquième anniversaire, quand j'ai invité tous mes camarades de classe à ma fête et qu'ils ont tous préféré prendre rendez-vous chez le dentiste au même moment, pour se faire enlever toutes les dents et la mâchoire avec). Sans complexe, j'ai bougé mon winter body (c'est-à-dire un summer body mais avec beaucoup de raclettes), des fois que ça vous ferait venir plus vite. Après quoi il y a eu des hurlements, des sanglots, des bruits d'hélicoptères, j'ai dû courir je crois. Dix mètres. Mon maximum. L'adrénaline, sans doute.

Soi disant que je dansais le jerk. Sur de la musique pop. Et que c'était interdit par le Tribunal de la Haye depuis 1998.

Soi disant aussi que je dansais nu. Et peut-être que dans l'euphorie du moment, oui, je me suis laissé emporté et j'ai tombé le jean, d'accord, on a tous déjà vécu ça un jour ou l'autre, en boîte ou au rayon légumes du Casino parce qu'ils passaient du Shakira, c'est le genre de choses qui arrivent même aux meilleurs.

Et j'ai bien entendu les klaxons des voitures, les cris, les sirènes, je croyais que c'était pour m'encourager, un mouvement spontané de liesse populaire, mais a priori, non, c'était de l'effroi, du dégoût, doublés d'une forme rare mais virulente d'allergie oculaire. On a même retrouvé un militaire roulé en boule chez lui trois jours plus tard, à demi noyé dans ses propres larmes. Et pourtant, il avait fait le Vietnam.  Avec Costa Croisière. La moitié en bateau, l'autre moitié à la nage, comme stipulé dans le contrat.

En découvrant les images de ma prestation, ceux de la majorité présidentielle qui n'ont pas perdu connaissance auraient aussitôt décidé de revenir sur leur décision, à la condition que je me rhabille et que je n'enlève plus jamais mes vêtements de ma vie, même si je fais un jour les Anges de la Téléréalité ; à tel point qu'ils étaient mêmes prêts à utiliser le 98.6 pour officialiser le tout (soit un double 49.3, c'est vous dire si c'est fort ! Et j'ai fait le calcul de tête, attention, ce qui prouve bien que je suis le secrétaire de direction, et pas un de vos élèves qui aurait hacké ce compte). Hélas, je n'ai pu accéder à leur requête, le vent avait emporté mon tee-shirt, et mon caleçon Dragon Ball Z (avec Vegeta en super guerrier de l'espace dessus, le sous-vêtement des vrais mecs) avait fini sur le casque d'un biker de passage qui déclarera par la suite : "j'ai vu l'Abîme". Avant de se convertir au Catholicisme. 

J'ai donc fini en garde à vue. Sans vraiment que ça ne me dérange outre mesure, d'ailleurs, ça ne m'a pas beaucoup changé du boulot, les barreaux étaient les mêmes que dans ma tête, en plus rouillés, et la cellule était mieux isolée. J'avais droit à un coup de téléphone, j'ai demandé le 50/50 à la place, on m'a relâché dans la foulée parce que j'étais fou (une tradition, paraît-il, dans notre beau pays).

Et là je viens d'apprendre que je serais aussi en poster central dans le prochain numéro de Mad Movies (qui sera vendu sous blister par mesure de prudence, et uniquement au plus de 40 ans sur présentation de leur historique psychiatrique vierge, c'est à dire que moi-même je ne pourrais pas l'acheter). Une grande fierté pour mes parents.

De cette mésaventure, je retiens qu'on ne peut vraiment pas compter sur vous, que quand il s'agit de s'amuser sans moi, ça, y'a du monde, mais que quand je veux me joindre à la fête, tout à coup, la révolution, ça n'intéresse plus personne (COMME PAR HASARD). Je note également qu'il faut que je mette mes références musicales à jour. La prochaine fois, ce sera Gangnam Style. Ce sera mon hommage à moi aux danses traditionnelles du Pays Basque.

Dans l'attente, je vous transmets ci-joint le planning de la semaine prochaine, et je vais de ce pas remettre mon jean : il est temps de rentrer chez moi.


Vous souhaitant un bon week-end,


Bien cordialement,


-- 
 
 
Le secrétaire de direction

Allo oui bonjour c'est pour un sondage

 

Bonjour à tous,


Monsieur le référent numérique me demande de trouver un mot motivant pour vous enjoindre à répondre au questionnaire ci-joint, alors voilà :

HSE.

C'est le mot le plus motivant que je connaisse.

Après, il m'a juste demandé de trouver un mot, ma mission est remplie, ce n'est une promesse de rien.

D'un autre côté, cinq cases à cocher d'ici mercredi 5 avril, ça va, c'est pas non plus les écuries d'Augias (pour ceux d'entre vous qui suivent un peu l'actualité des courses hippiques). Il y a des grilles de loto qui vous ont demandé davantage d'efforts, et pour un résultat aussi peu lucratif, sinon moins.

D'autant que vos réponses serviront à améliorer votre quotidien professionnel, en adaptant les outils à vos besoins (dans la mesure des moyens à disposition) (de toute façon, la limousine ne tiendrait pas sur le parking...).

Vous remerciant par avance pour vos retours (car la technologie, c'est le futur, et ce sera donc des... retours vers le futur. Nom de Zeus Marty, voilà qui est motivant !), et vous souhaitant une bonne journée,

Bien cordialement,

 

--


Le secrétariat

vendredi 24 mars 2023

Briseur de rêves

Où l'on se pique d'évoquer la manif' d'hier et ses désagréments, tout en respectant son voeu de réserve fonctionnaire. 

 

 

Bonsoir à tous,

Je réfléchissais hier soir en cueillant des pâquerettes au bord de la voie express, tout en plaignant les professeurs bloqués dans leur conseil de classe pendant que je profitais malgré moi du grand air de la campagne et d'une pause méritée dans la plus profonde zénitude du ET TOI C******** TU VAS LA BOUGER TA CAISSE ?!!!!!, et je me disais que vraiment on avait de la chance de vivre dans un pays où la conscience citoyenne P***** MAIS FORCE PAS LE PASSAGE AUSSI !!!! est aussi développée parce que ce n'est pas dans tous les pays qu'on aurait MAIS OUAIS MAIS KLAXONNE GROS NEUNEU VAS-Y CA IRA PAS PLUS VITE !!!! une telle mobilisation pour défendre nos TU VEUX QU'JE SORTE HEIN TU VEUX QU'JE SORTE VIENS ON VA S'EXPLIQUER ?!!!! acquis sociaux.

Ayant la conscience politique d'un Pokémon - mais si, vous savez, celui qui est tout bleu et qui, à son plus haut degré d'évolution, arrive à faire des bulles avec le nez, et qui finira donc en seconde générale - (je suis un gaucher contrarié, véridique, j'ai donc toujours eu toutes les peines du monde à différencier la gauche de la droite, ça me demande chaque fois un temps de réflexion, ce qui me paraît socialement un peu plus légitime à chaque année qui passe...) (aux municipales, j'ai voté pour le canard du parti animaliste parce que c'était celui qui m'inspirait le plus confiance), j'avoue humblement que ce sont des problématiques qui me dépassent, comme beaucoup de voitures l'ont fait hier grâce à la bande d'arrêt d'urgence parce qu'elles n'étaient pas conduites par des moutons, elles (sic).

Par conséquent, il y a des choses qu'il faudra m'expliquer.

Par exemple, bon, bloquer la voie express, a priori, si on en croit les syndicats et les deux derniers militants du Parti Communiste Français qui ne sont pas exposés au Louvre, "c'est une belle victoire" mais alors je me demandais en quoi, exactement, parce que si l'objectif premier était de se mettre à dos plusieurs dizaines de milliers de personnes potentiellement sympathisantes, oui, la réussite est totale mais en même temps, si je ne doute pas que c'était très rigolo pour ceux qui y étaient, je ne vois pas trop en quoi ça sert la cause.

Parce que bon, moi, par exemple, hier, j'ai mis deux heures trente à rentrer chez moi et alors autant avant de prendre le volant, j'éprouvais pour les militants un respect de principe, avec quelques nuances toutefois (je pratique beaucoup la nuance, toujours en gris, dans l'espoir de partir un jour au bras d'un beau chef d'entreprise aux goûts... particuliers), je peux vous dire qu'en quittant enfin ma voiture sur les coups de 20h, j'étais pour la retraite à 72 ans (vu que c'est peu ou prou l'âge auquel je suis arrivé chez moi) et la mise en place d'un état policier dirigé par des extraterrestres mangeurs d'hommes (eux au moins aiment l'humanité de façon sincère et pour de bonnes raisons).

Heureusement d'ailleurs que je ne suis pas père de famille, me suis-je dit sur le moment, car je serais arrivé juste à temps pour voir la Ddass repartir avec mes gosses, ou la nounou déposer les papiers pour l'adoption.

Donc vraiment, j'ai un peu de mal à saisir le but de la manœuvre, peut-être que du côté des têtes pensantes, ils ont tout misé sur le syndrome de Stockholm, ils se sont dit qu'au bout d'une heure et demi à partager le sort des sardines en conserve, j'allais tomber amoureux de mes ravisseurs sauf que curieusement non, ça n'a pas fonctionné sur moi, peut-être parce qu'il n'y a rien de plus proche de l'amour que la haine et que j'en suis arrivé à les aimer tellement fort que je me suis mis à les détester de tout mon être, je ne sais pas (ça m'avait fait pareil avec les ardéchois), mais en tout cas, ça n'a pas eu l'effet escompté, autant je retombe amoureux de Hugh Grant à chaque fois que je lance Notting Hill, autant là, rien, j'ai éprouvé le même type d'émotions que quand Scar fait tuer le papa du Roi Lion (six ans de thérapie, quand même). Pour tout dire, au bout de la deuxième heure de bouchons, j'avais mentalement écrit les paroles des dix huit chansons de mon propre dessin animé Disney (une sorte de version modernisée de Cars, mais à l'arrêt), dont une version Heavy Metal de Libérée Délivrée. ça m'évitait de trop penser aux sirènes de pompiers et des ambulances bloquées cinq cent mètres plus bas (oui, je ne sais pas pourquoi, il m'arrive de me soucier des autres, ça a beaucoup fait pleurer mes parents jadis, ils ne cessaient pas de se répéter "mais qu'est-ce qu'on a mal fait ?"), ni à la pollution supplémentaire que je produisais à l'insu de mon plein gré (mais pourquoi je m'inquiète, aussi ? Je recycle mes pots de yaourt, j'ai fait ma part).

Ceci étant, comme j'ai VRAIMENT eu le temps de réfléchir, vu que contrairement aux gens soi-disant normaux, je n'étais pas occupé à rouler en zig-zag sur le bas-côté, à déboiter puis reboiter trois mètres plus tard ou à remonter les bretelles d'insertion en marche arrière (cher journal, je crois que les gens apprennent à conduire sur Mario Kart. Il faut vraiment que M le CPE arrête de distribuer des ASSR à tout le monde, j'en ai même vu lancer des peaux de banane et des carapace de tortues sur les véhicules qui les précédaient), je me suis dit que si un jour, on était en guerre, le peuple prendrait sans doute les armes pour se tirer dessus lui-même en criant : "ça-va-pi-quer-un-peu, mais-c'est-pour-not-re-bien !". J'ai donc aussitôt demandé la nationalité Monégasque.

Après, bon, les gens sont en colère, ça, j'ai bien compris, le message est clair. Ce qui l'est moins, par contre, c'est pourquoi ils sont en colère contre moi. Je n'ai rien fait, moi. Je suis gentil. Je ne passe pas mes week-ends dans une assemblée à voter des trucs en douce, et je suis à peu près sûr que les autres automobilistes non plus. J'ai même arrêté de jouer au Monopoly parce que c'était trop capitaliste, c'est vous dire (bon, et aussi parce que c'est très long et pénible à jouer). Du coup, je ne sais pas, je me suis dit hier que PEUT-ETRE cette colère était-elle très mal dirigée, parce que j'ai beau être narcissique, je ne crois pas que personne se soit dit à l'Elysée "holalalala, dites, le secrétaire de direction est rentré à 20 heures hier soir, on est allé trop loin, il faut qu'on revienne sur ce qu'on a décidé !", tout comme notre Président ne s'est sans doute pas exclamé, hors de lui : "Le secrétaire de direction? ! Le gars du semainier ? Je suis trop fan de lui ! Ces gens ne respectent-ils donc rien ? Envoyez les bérets verts !". Et dans la mesure où les dégâts seront payés avec mes impôts, non, vraiment, en toute sincérité, je crois que faire ses besoins dans un instrument à cordes aurait été tout aussi productif, et pas nécessairement beaucoup moins élégant. Dans le même temps, au plus fort d'une de ses allocutions, le président cassait sa montre à 80000 euros, alors j'aime autant vous dire que le blocage de la voie express, à côté, niveau contrariété, pour lui, c'était le téléphone qui sonne en mode vibreur pendant un concert de Lara Fabian (mais quelle idée aussi, la montre à 80000 euros, alors que Casio en fait de très bonnes sans aiguilles à 20 euros, avec les chiffres en digital, même pas besoin d'apprendre à lire l'heure, et en plus on peut aller à la piscine avec, sous réserve de trouver encore des créneaux ouverts au public qui ne ressemblent pas à la voie express un jeudi soir de manifestation...).

Le bon côté des choses, c'est que cette mésaventure m'a permis de renouer avec une certaine culture de terroir en visitant quelques-uns des plus beaux villages du département, notamment Ploutarboeuf et Bourg-en-Pot (dont les pages Wikipédia cumulées totalisent une page word, c'est dire s'il y a des choses à voir), mais enfin, de nuit c'est quand même un peu sinistre, et plus encore avec une voiture devant et une voiture derrière qui vous colle comme une escort girl à un enterrement de vie de garçon, parce que vous avez l'outrecuidance de respecter les limitations de vitesse et que vous ne daignez pas rouler par-dessus les véhicules qui vous précèdent. Ha, ça, les humains sont formidables ("et en plus ils ont le goût de poulet, dixit Extraterrestres Mangeurs d'Hommes Magazine) (ex VSD). Il faut dire qu'après une heure et demi d'immobilisation, les zones 30, c'est les 24 heures du Mans, j'avais le cheveu au vent et l'adrénaline dans le rouge. Dans l'euphorie, j'ai même embarqué un passant du cru, Emile, éleveur de poules de père en fils depuis l'année dernière, pour qu'il me serve de copilote dans les virages un peu serrés. Nous avons bien sympathisé. La preuve : il renonce à porter plainte. Comme quoi la nuit lui a porté conseil (ou la demi-journée de marche qu'il lui a fallu pour revenir à pied, après que je l'ai débarqué en rase campagne).

Bref. Sur ces deux heures et demi, j'aurais pu aller voir la mer danser le long des golfes plus clairs depuis les années 80, et j'aurais sans doute préféré, la voir tant qu'il y en a encore, ça m'aurait fait des souvenirs pour le moment où on sera tous obligés de vivre sous terre et où on fera nos manif' dans la trappe de ventilation n°5. Et si encore j'avais pu me détendre un peu en rentrant, sauf que non. Je n'ai pas d'enfants mais des chats. Dont un en convalescence, qui se prend depuis un mois pour Mickaël Scofield dans Prison Break, avec moi dans le rôle du gardien de prison et le plan du distributeur de croquettes tatoué sur le ventre. Quand je suis rentré, il n'y avait plus de rideaux, et du caca dans mes pantoufles. L'un d'eux m'a mordu, me confondant avec un pâté à la volaille. J'ai les marques. Lui, une intoxication alimentaire. Best. Soirée. EVER.

Au terme de mes réflexions, donc, passablement aigri et n'ayant pas réussi à trouver une explication rationnelle à l'expérience que je venais de vivre, j'en suis arrivé à la conclusion que certaines personnes veulent juste voir le monde brûler, et j'étais à deux doigts d’appeler Neflix pour leur proposer d'en faire un film avant de me rappeler in extremis que c'était la réplique d'un des derniers Batman au cinéma. Je m'en suis donc trouvé réduit à me demander si la lutte sociale n'y gagnerait pas à accorder ses méthodes à ses buts, et à chercher à unir plutôt qu'à diviser. Puis j'ai envoyé mon C.V. aux extraterrestres mangeurs d'hommes pour un poste de Directeur des Ressources Humaines (et Gestion du Frigo).


Vous souhaitant un bon week-end, et une bonne retraite à 72 ans !


Bien cordialement,


-- 
 
Le secrétaire de direction

vendredi 17 mars 2023

Retraite anticipée

 Parce que l'actu est ce qu'elle est, et que nous sommes ce que nous sommes de la même façon.

 

Bonsoir à tous,


Que je vous plante le tableau. J'étais confortablement assis à mon bureau et je rêvassais en imaginant mon départ à la retraite, sur les coups des 68 ans - parce que j'ai commencé à travailler sur le tard vu que promis je m'y mets dès lundi (encore que ça dépend de quel pied je me lève en général, et si je me lève tout court en particulier) : qu'est-ce que j'emporterais en douce, comment j'organiserai mon pot et pour qui (personne, ça coûte trop cher et j'aime pas les gens, mais j'ai beaucoup d'imagination), ce que j'écrirais dans mon dernier semainier, ce genre de choses...

Enfin, quand je dis départ en retraite, c'est une façon de parler. Le moment venu, parti comme c'est, il faudra sans doute que quelqu'un vienne me chercher pour pousser ma chaise à roulettes jusqu'à l'EHPAD (construit en face du collège et réservé aux membres de l'Education Nationale, avec un Pass Education Senior pour avoir des tarifs préférentiels au club de bingo de la MJC).

Et donc je serais toujours assis là, à la même place, je n'aurais pas bougé d'un pouce, ou peut-être juste une fois courant 2040 pour aller jusqu'en salle des professeurs voir s'il n'y aurait pas des croissants en rab', j'aurais fusionné avec ma chaise à roulettes pour donner ainsi naissance à une nouvelle forme de vie administrative mi-homme mi-fourniture de bureau, les toiles d'araignées dans ce qui reste de mes cheveux me donneraient de faux airs de Richard Gere et pas mal de démangeaisons, et je sentirai bon les huiles essentielles de formol et de naphtaline.

De ma main encore valide, celle qui ne sera pas encore percluse de troubles musculo-squelettiques, j'adresserai un petit signe complice à mon collègue Tom, comme j’appellerai toutes celles et ceux qui viendront après lui parce qu'ils ne pourront jamais le remplacer dans mon cœur, et aussi parce que j'aurais la flemme d'apprendre leurs prénoms (à quoi bon si ça change tout le temps ?), je lui ferai une réflexion sur les jeux vidéo qu'il ne comprendra pas car il se prénommera Josiane et aura pour passions le point de croix et la collection de Thermomix, je m'étirerai nonchalamment au risque de me déboîter le coccyx (il faut savoir prendre des risques dans la vie, quand ça en vaut la peine),  j'entrouvrirai le volet roulant quelque secondes pour voir un peu le soleil, puis je le refermerai vite à cause des radiations, et comme je serai complètement gâteux à force de m'être usé les neurones à essayer de trouver une logique dans l'administration française, je me dirai que "quand même, on vit à une belle époque".

Car on comptera alors plus de 400% de réussite au Brevet (après réévaluation des barèmes afin d'harmoniser la moyenne académique, en ajoutant 2 points, puis en multipliant le tout par dix, puis encore par dix pour ne prendre aucun risque), le BAC ne sera plus un examen national mais un jeu à gratter de la française des jeux ("alignez trois icônes diplômes pour obtenir votre mention bien, nul si découvert"), tous les jeunes quitteront le collège à 32 ans avec une parfaite maîtrise de l'alphabet et des trois premières tables de multiplication. Les élèves et leurs parents seront d'un naturel bienveillant : ils seront particulièrement indulgents dans les notes trimestrielles qu'ils donneront aux enseignants, et convoqueront très peu de conseils de discipline en cours d'année pour exiger leur démobilisation en Corée du Nord (rien à voir avec les premières années de mise en place de ce dispositif, début 2032, ça tombait comme des mouches dans les vestiaires du plateau sportif, en ce temps là : tu oubliais de dire "bonjour, sire" à Kevin et de lui tirer sa chaise au moment où il voulait s'asseoir, ou bien tu avais l'insolence de le regarder dans les yeux et tu finissais sous une tente dans un terrain vague, et même pas pour le festival des Vieilles Charrues).

Contrairement à ce qu'annonçaient les vieux réacs, le niveau intellectuel moyen n'aura fait qu'augmenter, proportionnellement au nombre des psychologues spécialisés dans les bilans à 600 balles (coïncidence ? Je ne crois pas) : la moitié des élèves sera diagnostiquée surdouée, et l'autre moitié sursurdouée, à tel point qu'on pourra recenser jusqu'à 1,75 Chuck Norris par classe, capables (comme chacun sait) de compter jusqu'à l'infini deux fois (mais les autres iront jusqu'à dix quand même, je vous rappelle qu'ils seront surdoués) ("ce n'est pas de la faute des poissons s'ils ne peuvent pas grimper aux arbres", disent les psychologues Facebook : "c'est la faute des arbres". Et d'ajouter avec la sagesse qui les caractérise : "il faut donc les abattre à coups de haches au nom de l'égalité des chances"). Pour les épreuves du Brevet, les collégiens bénéficieront de tellement d'aménagements qu'il faudra faire appel à Valérie Damidot pour les mettre en pratique. Ils y viendront avec leurs coachs, leurs psys, leurs impresarios, leurs avocats, leurs astrologues, leurs scripteurs, leurs auditeurs, leurs goûteurs, leurs renifleurs, leurs tactileurs, un spécialiste du feng shui veillera à ce que leurs tables soient alignées en synergie avec les flux cosmiques de la conscience du troisième œil, dans le profond respect des valeurs de l'enseignement laïque et de la science Youtube. Ils ne seront plus évalués avec des notes ou des couleurs, trop stigmatisantes, mais en larmes de désespoir : une larme = bravo, poursuis tes efforts, tu finiras par comprendre qu'il faut avancer la jambe gauche puis la droite et pas les deux simultanément ; deux larmes = en voie de consolidation, tu as pensé à utiliser un de tes deux yeux pour voir, même si tu as essayé avec l'autre de mâcher ta bouillie ; trois larmes = aucun travail, dans la moyenne, n'apprends surtout pas tes leçons, tu pourrais t'améliorer par accident.

Bien sûr, tout ne sera pas rose pour autant : il aura fallu reporter le brevet de l'année en cours pour cause de canicule. 72° à l'ombre début mai, certains élèves les plus fragiles auraient pu éprouver des difficultés à rester conscients, d'autres fondre comme des esquimaux en bord de mer, on aura donc décidé de ne pas prendre de risque et de l'organiser le 22 novembre entre 22h30 et 3 heures du matin, seul moment de l'année où on pourra sortir de chez nous sans combinaison d'astronaute (réserves d'oxygènes vendues séparément, au prix du kérosène). Et en même temps, à toutes choses malheur est bon car non seulement ce sera l'été toute l'année, mais en plus on n'aura plus à s'en faire pour notre summer body vu qu'on aura épuisés les ressources de la planète fin février. Du coup on sera tous taillés comme sur les couvertures des bouquins de Fantasy, pas un bourrelet de graisse, plus de body shaming, la vie sera comme une pub Zara photoshopée.

La société aussi aura beaucoup évolué : les livres seront tous écrits par l'IA Chat GPT (celle qui rédige désormais les devoirs maison de vos élèves et qui, d'ici 2040, accédera au statut de Président de la République), les oeuvres d'arts graphiques seront toutes réalisées par l'IA Midjourney, qui inventera de nouveaux types de pectoraux pour faire vendre les livres en questions, les artistes humains auront tous été redirigés vers des voies professionnelles plus productives telles que combattants de rue ou vigiles à Eurodisney. Les films Marvel passeront sur Arté en deuxième partie de soirée dans la collection "un certain regard", et seules deux personnes sur cent y comprendront encore quelque chose (elles seront obligées de vivre dans l'anonymat pour ne pas être mises à l'index par les 98 autres). Grâces aux pédagogues progressistes du XXIème siècle, qui ont brillamment démontré que la punition était inutile, voire néfaste, la France aura fermé toutes ses prisons et libéré la totalité de ses criminels après une entrevue de dix minutes avec un personnel spécialisé, chargé de leur expliquer avec des mots simples pourquoi ce qu'ils ont fait c'est pas bien, tout en mettant en avant leurs points forts ("vous avez couru super vite avec ce sac à main", "il faut un sacré cran pour conduire une voiture-bélier") et en leur remettant une barre chocolatée pour les encourager à suivre le bon chemin. Le code de la route sera vendu tantôt au rayon humour et tantôt au rayon science-fiction, et les parents s'en serviront pour faire peur à leurs enfants les plus turbulents. "Attention, Gaston (oui, les vieux prénoms seront revenus à la mode, Adolf y compris, vu que plus personne ne saura ce qui s'est passé avant 2012), si tu n'es pas sage, demain, Papa, il mettra son cligno". Et les les enfants hurleront d'horreur en se cachant sous leurs couvertures Le Temps des Cerise à 700 euros (la vie sera hors de prix mais les gens persisteront à négliger les produits de première nécessité pour investir tous leurs deniers dans des gadgets technologiques débiles hors de prix et des vêtements de marque, puis ils passeront à la TV pour dire à quel point ils sont dans la misère) (oui, sur ce point, ce sera un peu comme maintenant, en fait). A cet égard, le respect des limitations de vitesse sera considéré comme de la maltraitance et punissable par la loi, mais personne n'aura été condamné pour ce délit depuis août 2021. On ne sera plus malades car il n'y a aura plus de médecins généralistes pour le constater : avec un seul d'entre eux par tranche de dix mille habitants, généralement en fin de carrière et ayant perdu à la courte paille, il faudra réserver sa grippe au moins six mois à l'avance, au point que la plupart des gens se tourneront plutôt vers les vétérinaires au motif que "l'homme aussi est un animal" et "qu'elles n'ont pas l'air d*gueu, finalement, ces croquettes au poulet". Une personne sur deux sera orthophoniste et roulera en Rolls. BFMTV sera un organe de communication officiel rattaché à l'Education Nationale. Les visios rectorales auront lieu via Tik-Tok, elles dureront trois minutes et seront animées par des mannequins norvégiennes en body moulants. L'Ardèche aura enfin l'électricité, mais elle refusera de s'en servir après avoir appris pour Claude François (ce qui ne sera pas un mauvais calcul de sa part puisque deux heures d'électricité coûteront deux mois de salaire, l'équivalent de 20 cl d'eau potable). Cyril Hanouna aura remplacé Jésus dans les églises au prétexte qu'il aura fait davantage que lui pour les péchés de l'humanité. On ne pourra plus voyager à cause de l'impact carbone des moyens de transports et de toute façon, il n'y aura plus nulle part où aller ni rien à voir vu que tout sera soit sous l'eau, soit dans le sable. Les plus malins d'entre nous vendront des brins d'herbe sur Ebay et pourront s'acheter des stations spatiales. Les autres douze milliards persisteront à faire des enfants et à dire que s'il y a des problèmes de chômage, d'écologie, de logement ou de ressources, "c'est la faute aux Boomers qui avaient le plein emploi à 50 heures par semaine dans les usines du temps de la sidérurgie".

Après avoir consciencieusement énuméré ces belles évolutions, je terminerai en me remémorant les meilleurs moments de ma vie, quand je sautais sur des tortues dans Mario Bros 2, puis je poserai un point final au bas de ma page avec mes lunettes à triple foyer. Après quoi j'imprimerai mon texte et je le laisserai à ma place en guise de révérence.

Tout en sachant que nul ne le lira jamais, car plus personne sur terre ne saura lire parce que ça ne rapporte pas d'argent. 

Un coup de vent finira par l'emporter car les bureaux n'auront toujours pas été isolés convenablement.

Et voilà.

Du coup bon, de toute façon, peu importe l'âge, la retraite, on ne pourra pas en profiter pour toutes ces raisons et bien d'autres, alors on sera aussi bien à l'intérieur à travailler pour s'occuper l'esprit et tâcher d'oublier à quel point on a tout fichu en l'air. Et parce que je m'en voudrais de vous laisser sur une touche aussi négative, et à la fois si nécessaire, dans l'attente, réconfortons-nous en ne nous projetant pas au-delà de la semaine prochaine grâce au planning ci-joint.

Vous souhaitant que j'aie tort, très sincèrement, ainsi qu'un excellent week-end,

Bien cordialement,



-- 
 
Le secrétaire de direction

 

vendredi 10 mars 2023

Il faut lire, public ! Il fauuuut liiiiiire !

Où l'envie n'est toujours pas là, ni trop le sourire, mais où on ne peut pas s'empêcher de revenir (trop brièvement, et avec la tête dans le chou) sur cette histoire cocasse de "quart d'heure de lecture national"... 

 

 

Bonsoir à tous,


J'avais initialement prévu de rédiger un mot d'accompagnement cette semaine encore mais je me suis dit qu'après le quart d'heure lecture de ce matin, ça risquait de faire beaucoup.

Non parce qu'un quart d'heure de lecture par an, on pourrait croire que ce n'est pas énorme mais si on ouvre un "50 nuances de Grey" ou un "Twilight", on réalise qu'un quart d'heure, dans certains contextes, c'est long.

Ceux qui sont déjà allé écouter Maître Gims en concert en savent quelque chose - même s'ils ne sont plus en état de témoigner (comme tous ceux qui ont un jour attaqué ledit Maître Gims en justice, du reste).

Dans certains pays, d'ailleurs, on a remplacé les peines de prison par des livres de Stéphanie Meyer ou de Jupiter Phaeton. La plupart des condamnés finissent en larmes avant le deuxième tome, et pas parce qu'ils sont émus par l'histoire ou parce qu'ils ont leur conscience qui les travaille (ce que ne fera jamais la conscience d'un fonctionnaire, notez-le), mais parce qu'ils regrettent amèrement le moment où on leur a appris à lire.

Alors tenter de réhabiliter la lecture, oui, pourquoi pas, dans l'idée, ça part d'un bon sentiment, mais dans les faits, est-ce bien souhaitable, quand on voit ce que le livre grand public a dorénavant à "offrir" (moyennant 15 à 30 euros, quand même, dont le dixième reviendra à ce gros gourmand d'auteur) ?

Car le monde moderne semble s'obstiner à confondre "promotion du livre" et "livre en promotion", c'est dans l'air d'un temps qui en manque cruellement, la quantité étant la qualité de ceux qui ne savent plus faire (ou de ceux qui savent faire, mais uniquement de l'argent).

Aujourd'hui, en France, on écrit plus qu'on ne lit, nous dit-on, ce qui explique sans doute pourquoi on écrit tellement mal parce qu'avant de prétendre pouvoir écrire, il faut d'abord lire, énormément, et pas que des bouquins avec des messieurs torses nus tout en abdominaux en couverture, rédigés au présent de narration et à la première personne du singulier, des fois qu'un petit passé simple ou une figure de style pourrait vous coller la migraine.

Sur le temps qu'il fallait jadis à Stendhal pour écrire une seule phrase (c'est-à-dire celui qu'il faut aujourd'hui à vos élèves pour vous ramener un document "à rendre pour la fin de semaine"), un auteur professionnel peut écrire aujourd'hui trois ou quatre romans d'affilée (truffés de répétitions, de lourdeurs et de fautes "mé cé listoir (é lé paiktorau) ki kompte"), et un lecteur peut en lire jusqu'à soixante douze à la chaîne (bon, ça ne compte pas vraiment car c'est soixante douze fois le même, avec juste les prénoms des personnages qui changent et la taille de leurs pectoraux sur la couverture). Des belles héroïnes fortes et fragiles à la fois, un mystérieux destin secret, un triangle amoureux avec un beau rebelle taciturne (si possible, un loup garou ou un chef d'entreprise ou le secrétaire élève d'un collège de province) et un moins-beau-mais-beau-quand-même-parce-que-seuls-les-beaux-ont-le-droit-à-l'amour-faut-pas-pousser-on-veut-bien-être-tolérants-et-avoir-des-sensitivity-readers-mais-il-y-a-des-limites-à-la-bienveillance plus gentil et aimable et qui fait bien la cuisine (si possible un vampire, ou un courtier en bourse ou Robert Downey Junior).  La collection Harlequin (champiiiiion de l'amooooouuuuur) qu'on lisait jadis en cachette (ou mieux : qu'on ne lisait pas) est devenue la norme sur les étagères de nos librairies, ce qui tend à suggérer qu'on devrait peut-être en finir une bonne fois pour toute avec les livres, tant qu'il leur reste encore une once de dignité.

On lit aujourd'hui pour se "vider la tête", et qu'est-ce que c'est triste à entendre, quand on y pense, considérant qu'hier, on lisait pour se la remplir. Car c'est sans doute l'un des maux de ce siècle, finalement : ne pas trouver de temps pour lire, quand on en n'a socialement jamais eu autant à disposition. Non seulement ça mais quand miraculeusement, on le trouve, ce temps, on va choisir des oeuvres qui nous demanderont le moins d'effort, d'imagination, d'identification, de compréhension, qu'importe, nous resterons dans notre zone de confort au prétexte que "nous avons déjà bien assez de choses en tête comme ça". Si nos têtes sont trop pleines, au point que nous ne soyons plus capables de tolérer que le plus superficiel des divertissements (et c'est un lecteur de manga qui dit ça !), peut-être serait-il temps de nous interroger sur ce que nous laissons y entrer, dans nos fichues caboches, et nous efforcer d'y faire un peu le ménage avant d'installer un bureau de douane à la frontière entre le monde et nous. On nous remplit de vide, pour nous vider de plein. A tel point qu'en 2023, on a besoin de fixer un quart d'heure lecture à l'échelle nationale destiné aux jeunes autant qu'aux adultes. Si ça, ça ne vous fiche pas les jetons, je ne sais pas ce qu'il vous faut. Moi j'ai vu tous les Aliens et pourtant, je suis terrorisé.

Alors ma foi, s'il ne devait y avoir qu'un seul bouquin à lire en cette journée placée sous le signe des mots qui font grandir, ce serait Momo ou l'étrange histoire des voleurs de temps et de l'enfant qui rendit aux gens le temps qui leur avait été volé de Mickael Ende (l'auteur de ce monument intemporel qu'est l'Histoire sans Fin, qu'aucune oeuvre de littérature jeunesse ne saura jamais égaler parce que subversif pour de vrai), lequel raconte de façon tragiquement prémonitoire ce que le monde a fait de nous en quelques décennies, par l'intermédiaire des nouvelles technologies, sans que nous jugions bon de résister en rien et, bien trop souvent, avec notre bénédiction. Mais il n'y a pas de pectoraux en couverture, c'est un livre pour enfants. Vous êtes prévenus.

Le semainier, lui, fera quelques squats cette semaine histoire de se rendre littérairement présentable mais dans l'attente, il sera cette fois tout ce qu'il y a de plus classique, façon la Pleïade,


Bien cordialement,

-- 
 
Le secrétaire de direction

vendredi 3 mars 2023

LAST (re)ACTION(naire) HERO

Où malgré la grise mine, l'absence d'envie et les idées noires, on se laisse souffler par l'actu le message (bien réac') du semainier du jour, façon chronique radio. Âmes sensibles s'abstenir.

 

Bonsoir à tous,


Mauvaise (?) nouvelle : après plusieurs semaines d'abstinence, j'étais parti pour écrire un mot d'accompagnement et puis je me suis ravisé.

Non parce qu'écrire, en 2023, c'est devenu beaucoup trop dangereux. Il n'y a qu'à voir encore la polémique récente autour des livres pour enfants de Roald Dahl, qu'il a fallu réécrire outre-manche pour en supprimer les mots de vocabulaire les plus oppressifs tels que "gros" (trop stigmatisant), "ciel" (trop stigmatisant envers ceux qui craignent qu'il ne leur tombe sur la tête), "charrette" (trop stigmatisant envers ceux qui manquent de vocabulaire) ou "caniche" (trop stigmatisant envers ceux qui se sont déjà fait mordre par une moumoutte vivante). Ainsi l'ouvrage "Sacrées sorcières" sera-t-il vraisemblablement rebaptisé "Sacrées adeptes du paganisme", et "James et la Grosse Pèche"deviendra "James et le fruit gluten free de chez Monsanto à 3,99 euros le kilo chez Liddle prix maximum conseillé sous réserve de stocks disponibles". Ceci, grâce aux interventions d'un tout nouveau corps de métier, dans l'ère d'un temps que les plus de trente ans ne peuvent pas saquer : le sensitivity reader, ou en français "lecteur en sensiblerie" ("sensibilité", pardon, ma fourche a langué), chargé de veiller à ce que les ouvrages majeurs d'avant l'internet (le Club des Cinq et la cité engloutie, le Club des Cinq contre les faux monnayeurs, ...) soient tous expurgés de leur obscurantisme civilisationnel. Car comme chacun sait, le monde civilisé commence en l'an 0 du calendrier Twitterien, lequel a inventé pêle-mêle le féminisme, la tolérance, l'anti-racisme et la lutte contre les discriminations (à coups de clics, de likes et de selfies, à chacun sa méthode, s'engager dans des associations c'est so 1990). Avant ça, il n'y avait que des beauf' et des dinosaures, selon les youtubers, qui ne voient pas bien lieu de faire la distinction et appellent les deux des "boomers".

Et comme personne n'est semble-t-il à l'abri du zèle de ces censeurs "pour le bien commun" ("Matin Brun", vous vous souvenez ? Si vous ne l'avez pas lu, ça tombe bien, vendredi prochain, il y a quart d'heure lecture, ça devrait s'y caser pile poil), je préfère jeter l'éponge, on ne sait jamais, des fois qu'un jour j'écrirais par inadvertance quelque chose d'inadmissible comme "GROSSE semaine à l'horizon !", ou "sur l'écran NOIR de vos nuits BLANCHES...", et où je me mettrais la moitié du monde à dos et l'autre moitié sur la ceinture abdominale, déjà bien encombrée - ou qu'on m'accuserait de stigmatiser la communauté ardéchoise juste parce que, soi-disant, chaque semaine je la traite d'inculte et d'arriérée alors que bon, je n'y suis pour rien, moi, elle se stigmatise toute seule avec ses châtaignes dans les arbres et ses tracteurs en bois.

En moins de temps qu'il faut pour ouvrir un Harry Potter (du moins, aussi longtemps qu'on n'aura pas retiré les droits du livre à son autrice, mais c'est en cours), je risquerais de me retrouver humilié, insulté, harcelé sur Twitter par les gentils internautes d'extrême gauche, ou "woke" (à ne pas confondre avec les méchants internautes d'extrême-droite, ou "faf", qui humilient, insultent, harcèlent aussi les gens sur Twitter, mais qui sont méchants, eux) (la différence est très subtile, c'est un peu comme les bons et les mauvais chasseurs de dans le temps... on a le droit d'être méchant si on est gentil, mais pas d'être gentil si on est méchant, c'est très complexe). Et voilà que je me retrouverais lapidé sur la place publique, mais avec bienveillance, c'est-à-dire que si Jésus avait été crucifié en 2023, on lui aurait mis un petit coussin de plumes d'oies derrière la tête pour ne pas qu'il ait trop mal et on lui aurait offert un smoothie de bienvenue. Mangue goyave, c'est bon pour le bronzage. Voire on ne l'aurait pas crucifié du tout parce qu'en 2023, allez trouver quelqu'un qui accepte encore de bosser pour l'armée romaine ! "C'est mal payé, vaut mieux être mercenaire", "c'est pas trente-cinq heures", "on est quarante dans le logement de fonction", "il faut se lever avant dix heures du matin", "il n'y a pas de bar à céréales dans le réfectoire de la garnison"... Le jeune Jean-Dylan est formel : "moi je préfère faire jongleur de rue et de toute façon c'est la faute des boomers (tm) si le monde il est foutu".

Et voilà ! Je digresse, je digresse et si ça se trouve, même là, j'ai offensé trois catholiques, deux ados et six centurions romains (pardon). Ah non mais vrai, sur ce coup, je suis comme Bernard : j'avance en terrain miné. Il faut dire que depuis quelques années, la principale valeur marchande sur internet, ce n'est plus le porno, ni les vidéos de chatons mignons, mais l'indignation : on a compris que ça marchait alors on vous la revend par paquets de douze à coups d'articles racoleurs et de pétitions avaaz ou change.org (pour une signée, on vous invite à en signer cinq autres et à créer la vôtre, c'est quand même bien urbain de la part du site, qui touche l'argent des pubs à chaque connexion mais ce n'est que très secondaire, hum), de polémiques artificielles, préfabriquées, de sophismes maladroits, de totologies (la tautologie, mais niveau blague de Toto), de biais de représentations hérités tout droit de gourous d'amérique du nord qui ont trouvé le bon filon : le mariage d'amour entre la bêtise humaine et notre narcissisme forcené. Insérer la marche nuptiale ici, et tant pis pour le vivre ensemble.

D'ailleurs quand on y réfléchit, pourquoi est-ce qu'on dit "un semainier", alors qu'on dit "une semaine", hein ? Je vous le donne en mille : pour faire la promotion de la société phallocrate patriarcale blanche, pardi (ma grande passion dans la viue, avec le macramé) !

Bref.

Alors quand même, une lueur d'espoir dans tout ce marasme : on envisage d'interdire définitivement la plateforme Tik Tok et ce serait un bon début. On ne se méfiera jamais assez d'un réseau social appelé "Trouble Involontaire Compulsif - Trouble Obsessionnel Compulsif" (jamais réseau social n'aura porté son nom avec tant d'honnêteté). Quelqu'un de tic toc, dans les années 80, c'était quelqu'un de complètement cinglé (pardon, je veux dire : neuroatypique), ou le nom d'un robot moustachu dans un film pour enfants où des punks en rollers passaient tout le métrage à poursuivre un poulet qui parle pour le bouffer (Return to Oz, 1985, je l'avais vu au cinéma, ça explique bien des choses).

Pour toutes ces raisons, j'ai décidé d'arrêter définitivement d'écrire tant qu'on n'aura pas interdit la totalité des réseaux sociaux, et internet avec, car ce serait courir trop de risques : moi-même, à dix mètres dans la pénombre, on pourrait me prendre aisément pour un poulet qui parle, j'ai les mêmes mollets.

Le bon côté de cette histoire (parce qu'il en faut bien un. Comme le chantaient les Monty Python, que les sensitivity readers devraient clouer au pilori d'ici deux ou trois ans : "aaaalwaaaaays look on the briiiiight siiiiiide of liiiiife"), c'est que ça fera du travail pour ceux de vos élèves qui chouinent pour un rien, passent leur temps à protester ou à contester la parole de l'adulte et se plaignent H24 dès qu'on leur demande de faire quelque chose "parce qu'on n'a pas le droit". Autant de futurs sensitivity readers. Ils sont déjà surqualifiés en la matière.

De fait, l'expression "il n'y a pas de sot métier" a été supprimée de l'encyclopédie, puisqu'elle n'a plus lieu d'être.

C'est tout pour moi, donc, je prends congé sur un avertissement.

ATTENTION : le fichier joint comporte le planning de la semaine prochaine.

Vous êtes prévenus.

Vous souhaitant deux jours agréables dans le respect de la personne humaine (pour ceux qui ne croient pas aux week-ends parce que week-end, c'est américain et que "c'est de leur faute si McDonalds", et pour qui le "bon" est trop réducteur puisque manichéen, et donc binaire, et donc rétrograde),

Bien cordialement mais sans familiarité aucune, car je respecte votre espace d'intimité morale,

-- 
 
Le secrétaire de direction

lundi 20 février 2023

Volte Face

 Où l'on décide d'usurper incognito (et avec beaucoup de succès, ma foi) l'identité de son collègue de bureau.

 

 

Bonsoir à tous,


Etant autrement plus efficace que mon collègue (j'espère que vous n'espérez pas toucher vos HSE un jour), j'ai affiché le tableau de planning de surveillance des oraux de stage en salle des professeurs, et je vous en envoie ci-joint une copie numérique pour vous éviter d'avoir à vous déplacer jusqu'à ce lieu de bruit et de fureur.

Notez qu'il ne m'a fallu que quelques minutes pour boucler le tout, là où mon néanmoins estimé collègue aurait eu besoin d'au moins deux semaines, six paquets d'oursons en guimauve et trois jours non stop à râler comme les deux vieux du Muppet Show (qui connait encore Gros Nounours, franchement, à part lui, qui en partage le physique rembourré ?).

Je vous en souhaite donc bonne réception et ai grand hâte de découvrir avec vous les prestations de nos élèves, en qui j'ai toute confiance et pour qui j'ai beaucoup d'admiration.

Bonne soirée à tous,

-- 
 
Le secrétaire élève

 

Les voyages forment la jeunesse

 Où ça ne s'arrange pas niveau fatigue mais où ce qui a été promis la semaine précédente a été promis...   Bonsoir à tous, Je n...