Où les serveurs académiques prennent des vacances anticipées (c.f. message précédent) et où, par conséquent, les professeurs ne pourront pas lire ces lignes ce week-end (à leur grand désespoir, n'en doutons pas).
Lundi 10 avril, 11h30.
Pour la quatre-mille-neuf-cent-septième fois en soixante deux
heures, vous tentez de vous connecter au réseau de l'académie,
fébrile, dans l'espoir de pouvoir accéder à nouveau à votre boîte
professionnelle, que vous découvririez pleine à ras-bord de
circulaires absconses et d'informations syndicales vous appelant
au soulèvement-mais-pas-trop ! Pendant tout un week-end, qui vous
a semblé plus long qu'une éternité suivie d'un film de Claude
Lelouche, vous avez essayé et réessayé en vain, "des fois que ça
passerait sur un malentendu" (et je ne peux pas vous en blâmer,
c'est comme ça que j'ai eu mon concours).
Mais rien.
Pas de connexion, pas de boîte mail, pas de messages, le néant,
l'oubli, le froid qui s'empare des coeurs et des âmes comme à
l'arrière d'une camionnette Miko, l'angoisse qui vous prend à la
gorge, la peur du vide, le gouffre de l'ignorance et le vertige,
aussi, qui vous saisit avant la dégringolade intérieure, alors que
l'être humain réalise subitement qu'il est coupé de ses
semblables, seul, isolé du grand tout auquel il appartient
(convaincu jusqu'alors que c'était le grand tout qui lui
appartenait, bien sûr - et quelle déconfiture !).
L'information est là, vous le savez, vous le sentez, mais comme
l'Amour dans la Comédie Musicale "les Dix Commandements", elle
vous est inaccessible.
Car le semainier est dans la boîte, comme chaque semaine.
Il s'y trouve même depuis vendredi soir.
Mais où est la boîte ?
Qu'est-il advenu d'elle ?
Quels mystères, trésors, secrets occultes a-t-elle accumulé à
votre insu, pendant que vous vous efforciez de l'ouvrir, encore et
encore et encore, jusqu'à ne plus savoir si vous vous trouviez à
l'extérieur de celle-ci, comme Pandore, ou à l'intérieur, comme le
Chat de Schrödinger.
Petit à petit, au fil des heures, c'est devenu une obsession :
vous qui, habituellement, ne jetez au semainier qu'un coup d'oeil
dédaigneux, vous avez besoin de savoir. Oh, ça, bien sûr, au fond
de vous, vous vous doutez qu'il ne mentionne rien de sensationnel,
hormis l'annonce rassérénante des vacances à venir.
Mais et si ?
Et si c'était tout le contraire ?
Et s'il comptait dans ces colonnes une révélation qui pourrait
changer radicalement votre façon de concevoir la vie, l'univers et
le reste ?
Or ce "et si ?" vous hante maintenant comme un Horla.
Le sommeil vous fuit. Vous avez l'impression que vos cheveux
tombent tout seul (moi aussi. Mais moi, c'est parce qu'ils tombent
vraiment tout seul, les scélérats !). Vous commencez à voir les ombres
bouger autour de vous. Vous entendez des chuchotements dans le
noir... Vous vous mettez à douter de tout. La boîte a-t-elle jamais
existé ? Y'a-t-il jamais eu un réseau académique ? Êtes vous bien
professeur ? Ne sont-ce pas là des souvenirs fabriqués, des
créations de votre esprit malade - ou le mensonge d'un consortium
puissant, implanté dans votre cerveau pour vous empêcher de vous
souvenir que vous êtes son meilleur agent secret, mais que vous
l'avez trahi en découvrant qu'il trichait sur le grammage des
ramettes de papier destinées au photocopieur, au risque de causer
de dangereux bourrages ?
Impossible d'être sûr : avec le semainier, vous avez perdu vos
repères, vous n'êtes plus qu'un ballot de paille métaphorique
livré aux vents de l'infini.
Dans le silence, les yeux exorbités comme après une nuit blanche
à regarder les redifs de "Touche pas à Mon Poste", vous avez rongé
votre frein, vos ongles, et même les montants en bois de votre
vieille commode en merisier massif, en attendant que se lève
l'aube bénie où le réseau sera à nouveau accessible et où vous
retrouverez la vue, l'ouïe, votre don de prescience, votre
semainier chéri !
Enfin, enfin, vous saurez !
Enfin, tout sera clair !
Seulement... cela arrivera-t-il un jour ?
N'est-ce pas qu'une illusion dont vous vous bercez pour ne pas
perdre espoir ? Une légende urbaine ? Un acte de foi ?
Y'a-t-il encore un monde au-delà des murs ou des fenêtres ?
N'êtes vous pas vous-mêmes le semainier, prisonnier d'une boîte
obsolète ?
Le semainier, qui rêve qu'il est le professeur rêvant du
semainier ?
A l'heure où je tape ces quelques mots, je ne peux qu'anticiper
les affres existentiels que vous traverserez pendant les deux
jours et demi à venir... et je vous plains, oh oui, je vous
plains.
Parce que moi, je me transfère ça sur ma boîte personnelle.
Et toc !
Vous souhaitant (ou, en l'occurrence, vous ayant souhaité) un
week-end déconnecté,
Bien cordialement,
--
Le secrétariat de direction
Petites Grandeurs et Grandes Misères d'un Secrétaire de Direction
Mais qu'est-ce donc qu'un semainier ? Excellente question, l'internaute, à laquelle te répondra la petite icône en haut à droite, ou bien la barre latérale du blog, si tu navigues sur un PC de riche avec un écran grand comme la Baltique.
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