Petites Grandeurs et Grandes Misères d'un Secrétaire de Direction
Mais qu'est-ce donc qu'un semainier ? Excellente question, l'internaute, à laquelle te répondra la petite icône en haut à droite, ou bien la barre latérale du blog, si tu navigues sur un PC de riche avec un écran grand comme la Baltique.
Où le coup de froid de saison tape fort sur la caboche,
Bonsoir à tous,
Comme attendu, veuillez trouver ci-joint le planning de la
semaine à venir.
Pour le reste et dans la mesure où mon sang n'est plus que
paracétamol à l'état pur, lequel peut induire des hallucinations
quand il est consommé en même temps que la colle Cleopatra (mon
petit plaisir des vendredis soirs), je n'en écrirais pas
davantage, les risques que je dise du bien de nos élèves sont trop
grands, et je ne pourrais jamais m'en remettre, toute la Cleopatra
du monde ne suffirait pas à me faire oublier cette indignité.
Ou alors je commencerais par une énième diatribe réactionnaire
contre toutes ces inventions soi-disant progressistes qui vont
détruire la société, comme la démocratie ou les machines à vapeur,
et rapidement, j'embrayerais sur les aventures de Papaf la Girafe,
qui seraient drôles et colorées comme un bulletin par compétences
jusqu'au moment tragique où la terre exploserait sur un malentendu
(humain, forcément) et où Papaf se ferait cybernétiser par Rodrigo
le Taureau HPI, avant de s'envoler à la conquête d'autres univers,
accompagnée de ses amis Victor le castor (robot, avec des dents de devant en
laseronium) et Sigismond le lion transformable en semi-remorque.
Après quoi j'en conclurais que les animaux, c'était mieux après,
et je postulerais chez Netflix parce que j'ai carrément le niveau
(ou disons que le paracétamol en moi à le niveau, mais y a-t-il
bien lieu de faire encore la différence ?).
Vous souhaitant un week-end sans nez qui coule ni
contre-indications,
Où la fameuse AED à qui était dédié l'Aurélier du mois d'avril s'apprête à faire son retour au collège pour la deuxième fois consécutive, suite à la naissance de ses jumeaux et à la deuxième partie de son congé maternité.
Bonsoir à tous,
Vous trouverez ci-joint le planning de la semaine à venir, mais
c'est de peu d'importance en regard de ce qui va suivre.
L'heure est grave, sachez-le. Il y a des femmes parmi nous, ai-je
appris un peu par hasard en lisant les publications du ministère
sur la parité renforcée, en attendant que la dysfonction des
applis rectorales dysfonctionne à son tour pour qu'elles se
remettent à fonctionner convenablement. Alors bon, avant de
paniquer, je me suis renseigné, quand même, je suis allé sur
Wikipédia et là, quelle n'a pas été ma consternation de découvrir
qu'à cause d'elles on avait été banni d'une sorte de résidence
privative gratuite appelée le Jardin d'Eden, au motif qu'elles
avaient cueilli les fruits du proprio au lieu d'aller à Grand
Frais comme tout le monde et d'en profiter pour ramener des chips.
Après, j'avoue, je n'ai pas tout saisi, soi-disant que le fruit
était trop calorique. Non, attendez, c'était pas ça le mot.
Métaphorique, voilà ce qui était écrit ! Soi-disant qu'il
symbolisait la connaissance, ce qui est plutôt rassurant pour nos
élèves, ça veut dire qu'ils vont pouvoir retourner s'installer au
Jardin d'Eden sans craindre d'en être viré par le propriétaire
(avant qu'ils aient l'idée de tendre la main pour cueillir un
fruit par eux-mêmes, on aura eu le temps de leur réimprimer cent
soixante dix mille fois leurs codes Pronote parce qu'ils auront
oublié leur prénom. Une pomme ne suffirait pas à y remédier, il
faudrait qu'ils en mangent cinq ou six camions et comme c'est un
produit naturel qu'on ne trouve pas à Mac Do, ce n'est pas demain
la veille. Ouf).
Un peu plus tard, ce sont les femmes aussi qui auraient ouvert la
boîte de Pandore en croyant que c'était leur commande Zalando.
Résultat : tous les maux se sont répandus sur terre et il ne nous
est resté que l'espoir, comme à nos élèves quand ils reçoivent
leur bulletin de troisième trimestre et qu'ils veulent quand même
faire une seconde GT. Zalando n'a pas voulu prendre en charge le
retour des maux, c'est dommage, du coup on a dû les garder. ça ne
serait pas arrivé avec Vinted.
J'ai lu également que les femmes n'étaient pas les égales des
hommes, ça m'a un peu surpris parce que quand même, il y a des
similitudes, on dirait vraiment qu'elles appartiennent à la même
espèce. Mais si j'en crois les statistiques, à 60% de femmes pour
40% d'hommes dans l'Education Nationale, la parité n'est toujours
pas atteinte, "on peut faire mieux que ça". J'en déduis que
si la parité n'est pas atteinte avec un quota de 60 pour 40, c'est
qu'un homme vaut plus d'une femme et demi, ce qui est plutôt
inquiétant en contexte Frank Ribéry. Tout ça parce qu'elles ne
sont pas tout à fait comme nous sous leurs vêtements, paraît-il.
Là encore et à l'instar de nombre de nos élèves pour des raisons
similaires, je me suis beaucoup documenté sur le net, j'ai fait
des recherches approfondies au nom de la science, je suis même
allé jusqu'à désactiver le filtre parental de Google Images pour
me simplifier la tâche, puisque quand on désactive le filtre
parental de Google image, quoi qu'on demande dans la barre de
recherche, au final, on obtient une femme nue, ça fait gagner du
temps. Et ben franchement, j'ai été très déçu. Je m'attendais à
des plumes, des écailles, peut-être des tentacules. Alors que là,
franchement, avec tout le respect que je dois à la SPA, niveau
différence, il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Après, c'est
peut-être une question d'ossature ou de musculature. Si j'en crois
un autre texte de référence, les femmes et les vases auraient
beaucoup en commun puisqu'il y est écrit, je cite : "ne la
laisse pas tomber, elle est si fragile, être une femme libérée
c'est pas si facile". Raison pour laquelle tant d'hommes
tiennent à garder celles-ci en captivité, sans doute. C'est pour
leur bien. Je reconnais bien là la noblesse du sexe fort (le sexe
fort étant celui qui ouvre les bocaux de cornichons, ça aussi
c'est la science qui l'a dit). Il semble également d'après mes
recherches que les femmes n'ont ni de quoi acheter à manger, ni de
quoi acheter à boire, et que ce sont aux hommes de subvenir à
leurs besoins depuis que le syndic' du Jardin d'Eden n'y pourvoit
plus, sous le fallacieux prétexte "qu'ils voudraient pécho"
(je n'ai pas bien compris ce dernier concept, je ne suis pas
sociologue).
Enfin, selon un sondage Ipsos Sofres réalisé auprès d'un panel de
1200 adeptes du tuning de Golf GTI sur gazon, au lendemain de leur
rupture sentimentale : les femmes seraient "calculatrices,
égoïstes et manipulatrices", c'est-à-dire comme les hommes,
mais avec des couettes. Pour le côté calculatrice, avec tout le
respect que je dois aux sondés, je ne suis pas sûr, j'ai déjà
essayé de faire une fonction affine avec une femme et ben elle ne
m'a pas donné le bon résultat. Rien que le table de 8, déjà, c'est
dur, alors calculatrice, certainement pas. En tout cas, pas une
Casio.
Un témoignage a néanmoins attiré mon attention dans le lot, celui
d'un certain M****** L***, secrétaire administratif dans un
collège de la Nièvre, qui confiait à son interlocuteur : "je lui
avais tout donné. Tout. Des trombones, des agrafes, parfois même
des feuilles de papier de couleur grammage épais. Je pensais
qu'elle et moi, c'était pour la vie. Tous les signes du grand
amour étaient là : elle me déréglait ma chaise de bureau quand
j'avais le dos tourné ou que je m'étais malencontreusement
endormi dessus les yeux ouverts, elle cachait mon agrafeuse dans
le bac papier de mon imprimante (il a fallu racheter les deux,
c'était cocasse), elle débranchait les prises de l'écran de mon
ordinateur (j'y ai perdu une demi journée de travail, qu'est-ce
qu'on avait ri ce jour-là). Parfois, elle venait me trouver pour
me susurrer des phrases pleines de sous-entendus langoureux, du
genre "diiiiiis, machin, tu veux pas remplir mon dossier de
demande de SFT à ma place ?", ou "hé, trucmuche, on
avait dit deux sucres, dans mon café, s'te plaît, va falloir te
reprendre, y'a du laisser-aller", tous ces mots bleus qui
rendent les secrétaires heureux aux heures d'ouverture du
bureau. J'aurais pu lui offrir la lune si elle me l'avait
demandée - j'aurais juste eu besoin d'un plus grand escabeau,
mais je crois qu'ils en ont un à l'atelier. Et puis un jour,
sans crier gare (parce que les gens qui crient "GARE", ça ne
court pas les rues, hors les locaux de la SNCF), elle est partie
avec un autre. Deux autres, pour être exact. Tous petits, et a
priori pas très éveillés, sauf entre 4h et 6h du matin. Je me
suis dit, ce n'est qu'une passade, elle se lassera vite. Pour
qu'elle revienne, j'étais prêt à lui consacrer tous mes
semainiers à venir, en faire des Auréliers à sa gloire, j'avais
déjà commencé. Sur le moment, j'ai cru que ça marchait, que la
flamme était ravivée... elle est entrée dans mon bureau comme si
elle n'était jamais parti, elle m'a parlé, souri avec malice,
fait remplir sa déclaration d'impôt, son quinté +, son
abonnement à la salle de sport. Puis elle est repartie comme
elle était venue, même pas deux semaines plus tard, sans un
regard en arrière ni partager ses gains. C'est là que j'ai
compris : elle s'était joué de mes sentiments comme d'une
Playstation 5 et j'étais son Crash Bandicoot, en moins
tourbillonnant puisque systématiquement immobile. On ne m'y
reprendrait plus. Les femmes, les pommes, le tuning, le gazon,
c'était fini pour moi. Alors oui, elle revient lundi. Et alors ?
Elle m'a déjà fait le coup. Je sais comment ça se termine : je
lui déroule le tapis rouge, j'exhorte tout le personnel à
s'agenouiller à ses pieds, je raye le capot de ceux qui ne le
font pas avec mes clés de voiture et dans moins d'un mois, elle
repart, elle me brise le coeur, je suis inconsolable, je me
réfugie dans le travail, mais comme je n'ai jamais pratiqué, je
ne sais pas faire, alors je m'énerve, je peste tout seul, ça me
fatigue, je m'endors sur ma chaise, quand je me réveille,
celle-ci n'est pas déréglée, je pleure un peu, je remplis une
demande de SFT en souvenir, je cache le combiné du téléphone
dans un de mes tiroirs mais ça n'a pas la même saveur, tout me
paraît vide, et pas seulement parce que mes tiroirs le sont,
mais parce qu'au fond de moi, par sa faute, je me sens comme un
tiroir de bureau de la fonction publique : inutile, mais
coulissant. Alors je coulisse, faute de mieux".
Et d'ajouter, amer : "si j'avais su qu'il suffisait de lui
vomir dessus pour conquérir son coeur, j'aurais mangé des
salsifis".
Avec en conclusion ce texto sibyllin, adressé à l'intéressée,
envoyé depuis le portable de l'établissement : "si tu reviens,
j'annule tout".
Vous souhaitant un excellent week-end (attention néanmoins : il
pourrait y avoir des femmes dans votre entourage),
Bien cordialement,
--
Le secrétaire de direction
(elle m'a demandé de placer un petit
coeur pour elle dans le mot de soir, et malgré tout ce qui
précède, je ne sais rien lui refuser. La preuve).
Où l'on profite de la tendance administrative pour se remettre en question. Ou pas.
Bonjour à tous,
Suite à l'évaluation externe de l'établissement, c'est un
semainier nouvelle formule que nous vous proposons ce soir afin de
s'accorder aux attendus ministériels. Après étude croisée d'un
panel de soixante de mes textes sélectionnés au hasard, dont la
fameuse "Epitres aux bénéficiaires du congé bonifié"
(devenu texte sacré dans au moins trois sectes de la région), le
comité d'inspection a pu relever (outre un abus des mots "démission",
"voie express" et "manga") ce qu'il a qualifié de "manque
manifeste de bienveillance envers nos élèves".
Je sais, je suis tombé des nues aussi (rien de pornographique
ici, jeune analphabète, remets ton tee-shirt, c'est une
expression).
J'avais plutôt l'impression au contraire d'être toujours
bienveillant, voire à la limite de la condescendance parfois.
Tenez, rien que tout récemment, je leur prédisais dans un mail une
moyenne de 8 au Brevet Blanc. Ils ont eu 4. Je me les représente
donc deux fois plus brillants qu'ils ne sont. Si ça, ce n'est pas
de la bienveillance, qu'est-ce que c'est ? A titre d'exemple, si
j'imaginais le soleil deux fois plus brillant qu'il n'est, il n'y
aurait plus de vie sur terre. Ce serait quand même ballot. Bon,
après, mes quelques années d'alcoolisme (qui correspondent peu ou
prou à mon entrée dans l'Education Nationale, mais la médecine du
travail me dit que c'est une coïncidence et que je peux me brosser
pour mon arrêt de trois semaines), il ne faut pas voir uniquement
le verre à moitié vide : 4, c'est presque 5. 5, c'est presque 6.
6, c'est presque 7. 7, c'est presque 8. Et ainsi de suite jusqu'à
20 ("eeet au-delààààà", pour citer le grand philosophe
Beuze Léclaire).
On m'a néanmoins autorisé à continuer d'écrire mes petits textes,
à condition de m'amender en trouvant présentement cinq bonnes
choses à dire à leur sujet. Facile. J'ai beaucoup d'imagination,
et j'ai vu tout X Files (ils ne vivent pas sous les escalators et
ne se nourrissent pas de foies humains, déjà, c'est tout à leur
honneur) (enfin, j'espère).
Alors déjà, point numéro 1, nos élèves sont vachement...
euuuuh... attendez... ils sont... comment dire... euuuh... ça
vient... je sens que ça vient... je l'ai sur le bout de la
langue... Ben ils sont, déjà. C'est très important, d'être. Ce
n'est pas donné tout le monde. Tenez, Superman. Il est grand, il
est beau, il est fort. Pourtant, il n'est pas. Au sens
existentiel du terme, s'entend. Alors que nos élèves, ils sont.
Bon, peut-être pas au sens Descartien non plus, parce que pour ça
il faut penser et que ce serait beaucoup demander, en 2024, et que
beaucoup demander en 2024 c'est déjà trop demander. Mais ils sont.
Nos oreilles en attestent quotidiennement, de même que l'état des
toilettes un jour sur deux. D'autant plus que quand on y songe,
ils ne sont pas si différents de Superman, au fond : comme lui,
ils ont des goûts vestimentaires douteux, avec une préférence pour
les couleurs flashy et les sous-vêtements apparents. C'est un
début. Comme dit le dicton : on n'a pas vidé le rhum en un jour.
Après, je nous trouve trop sévère en matière de notation. J'ai
appris qu'en français, au bac, si on demande à un élève la nature
grammaticale d'un mot, que ce mot est un verbe, mais que le jeune
répond "une conjonction de coordination", on met 0,5 points
quand même parce que l'élève a eu "l'intuition de la
grammaticalité" : non seulement il connait l'existence de la
conjonction de coordination (champagne !), mais il sait que ça a
un rapport avec la grammaire (jéroboam !). ça vaut bien 0,5. Du
coup, je me disais qu'on devrait faire pareil dans toutes les
matières : par exemple en Maths. Si l'élève répond des chiffres,
n'importe lesquels, c'est 0,5 parce qu'il a eu "l'intuition du
calcul". En Physique, il pourrait avoir "l'intuition de
la réaction chimique", ce serait très bien, ça, "l'intuition
de la réaction chimique", ça suffirait amplement, mais
tenez-le quand même à distance du bec bunsen, hein, ça aussi c'est
une intuition. En Histoire, s'il situe la bataille de Gergovie
pendant la Seconde Guerre Mondiale avec Vercingétorix à la tête
d'un bataillon aéroporté de dinosaures chevauchés par Jésus, c'est
0,5 aussi, il a eu "l'intuition de la chronologie".
Or en appliquant strictement le principe énoncé plus haut, 0,5,
c'est presque 1, 1, c'est presque 2, 2 c'est presque 10, 10 c'est
presque 20, donc soyons bienveillants et pragmatiques, simplifions
le processus, mettons 20 à tout le monde, comme à l'Ecole des
Fans, au prétexte que "les enfants sont formidables". Cinq
ans plus tard, on les retrouvera sur les réseaux sociaux, ils nous
prendront de haut pour nous expliquer le conflit
Israélo-Palestinien grâce à "l'intuition de la géopolitique"
("Israel il est pas très très gentil parce que c'est le chat de
Gargamel") (merci Kevin) ou ils nous mettrons en garde
contre les vaccins avec "l'intuition de la médecine et de la
technologie 5G", mais pourra-t-on leur en vouloir, alors ?!
Sans parler sur la route de la fameuse "intuition du clignotant",
d'ores et déjà mise en pratique à grande échelle. Aux élections,
les partisans de la France Insoumise voteront pour le
Rassemblement National, et vice versa, parce qu'ils auront "l'intuition
de la politique" (comprendre : ils savent qu'ils doivent
voter, mais ne savent pas qu'ils doivent voter pour le candidat
qui les représente) (c'est quand même très technique).
On pourra étendre le principe à de nombreux domaines de la vie
quotidienne, notamment dans le secteur privé avec "l'intuition
du salaire" (on sait qu'on doit payer l'employé, mais on ne
sait pas trop combien alors dans le doute, on lui donne dix euros
et une accolade) ou dans les restaurants huppés "l'intuition de
la cuisine" (on sait qu'on doit faire cuire les trucs mais
on ne sait ni comment ni combien de temps alors dans le doute, on
attend que le petit boitier blanc accroché au mur fasse de la
musique suffisamment fort pour remporter l'Eurovision).
Décidément. Une bien belle chose que la bienveillance.
Bon, avec tout ça, j'ai quand même trouvé une bonne chose à dire
sur les élèves. Or une, c'est presque deux. Deux, c'est presque
trois. Trois, c'est presque quatre. Quatre, c'est presque cinq.
Mission accomplie !
La semaine prochaine, je suis censé trouver cinq bonnes choses à
dire sur les Ardéchois. Mais même en ayant recours au même
stratagème, ce sera plus compliqué.
Je vais commencer à chercher tout de suite. Ou me remettre à
boire. Ou les deux simultanément. De toute façon, je peux me le
permettre, je ne suis jamais bourré, j'ai juste "l'intuition
de l'ivresse". Qui se matérialise le lendemain matin à midi
par "l'intuition d'une famille de castors dans ma bouche".
Une bien belle chose aussi que l'intuition.
Vous souhaitant l'intuition d'un bon long week-end,
Où les polémiques d'actu se suivent et finissent par fatiguer, au point qu'on se prend soudain pour un chroniqueur radio...
Je ne sais pas vous, mais moi, je suis indigné.
Tout le temps.
ça me prend comme ça, je râle pour tout, je ne sais pas si c'est
parce que je suis français et qu'on a la grogne dans notre ADN,
peut-être que j'ai un ancêtre Parisien, c'est possible, personne
n'est parfait, mais je suis sans arrêt dans la révolte. J'ai le
gène de la gêne. J'ai le goût du dégoût. Je suis une somme de
seum. Et quand il n'y a pas de raison réelle de m'indigner, je
m'en invente : je vois des corrélations, des collusions, des
conspirations, c'est X Files dans ma tête : je sache, je croive,
il faut absolument que je proteste, que je conteste, que je
déteste, j'ai besoin de ma dose, je me sens comme un ado privé de
sa Playstation, bougonnant, bourgeonnant, sans cesse à fulminer, à
fustiger, à deux doigts de fuguer - et vous seriez tous très très
embêtés (d'abord).
L'ennemi est partout. Je ne mets pas mon cligno quand je tourne
car je suis sûr qu'on me surveille et je ne veux pas qu'ILS
devinent où je vais tourner. J'ai mis une serviette de plage sur
mon compteur Linky pour ne pas qu'il me filme sous la douche, je
passe mal à l'écran, ça me boudine. A la caisse du Leclerc, on me
demande d'arrondir le montant de mon ticket pour venir en aide aux
petits enfants qui souffrent, mais je ne me laisse pas avoir, ILS
n'attendent que ça, cachés derrière leurs caddies à l'angle entre
les chipsters et les soupes lyophilisées, je les ai repérés, ils
sont partout, ils ressemblent à monsieur tout le monde, c'est même
à ça qu'on LES reconnaît. Alors je réponds "non",
sèchement, ou je fais semblant de ne pas entendre, comprendre,
comme la plupart des gens ; sauf que ce qui nous en distingue, nous,
indignés, c'est qu'il faut que nous
développions, toujours, pour bien qu'on sache en
face à qui on a affaire. Et donc j'ajoute que je n'ai rien contre
les petits enfants qui souffrent, qu'au contraire je suis plutôt
pour - enfin non, ce n'est pas ce que je veux dire, je suis contre,
bien sûr, mais pour -, mais que je ne sais pas dans quelle poche
vont aller ces quarante centimes d'arrondi, ça peut être détourné,
aller sur le compte en Suisse de Monsieur Leclerc et bon, je veux
dire, je viens littéralement de lui lâcher deux cent boules en
bouffe et en pinard, je ne vais pas en plus prendre le risque de
lui donner quarante centimes supplémentaires, qui pourraient aller aux
enfants qui souffrent, on ne sait pas, sur un malentendu, je
préfère rester prudent. A ce moment de la conversation (car comme
tout individu qui n'écoute pas l'autre, je n'ai jamais su
différencier une conversation d'un monologue), généralement, la
caissière opine et me regarde d'un air de dire "mais qu'est-ce
qu'il est intelligent. Il n'est pas tombé dans notre piège. Je
crois que je suis follement amoureuse de ce bel éphèbe au
QI élevé. Oh, comme j'aimerais qu'il me prenne dans ses bras
puissants et qu'il me murmure les mots bleus les mots qui
rendent les gens heureux", avant de prendre conscience que
ma carte homonyme n'est pas passée et qu'elle attend juste que je
refasse la manip'. Mais je suis certain qu'au fond d'elle, malgré
les cinq minutes que je lui ai fait perdre avec mon sermon, elle
m'admire, même si elle ne le montre pas. Les gens sont si
pudiques. La faute à leur éducation judéo-chrétienne et à des
siècles d'oppression religieuse. Haaaaa, ça m'énerve, ça aussi,
vous pouvez pas savoir. Vivement qu'ils séparent l'Eglise et
l'Etat, si vous voulez mon avis. Et même si vous ne le voulez pas,
vous l'aurez quand même. C'est le principe des indignés. Je vous
ai dit que la guerre, c'était mal ?
A ceux d'entre vous qui souhaiteraient rejoindre nos rangs, pour
se lancer en toute sécurité, je recommande les réseaux sociaux.
C'est génial, les réseaux sociaux. On vous demande sans arrêt
votre avis sur n'importe quel sujet, peu importe qui, peu importe lequel, c'est
systématique, chaque publication se termine par "et vous, vous
en pensez quoi ?". C'est valorisant de savoir que des
quidam qu'on ne connait ni d'Eve ni de Stellar Blade, ou des
entreprises multimillionnaires aux visées lucratives ont
sincèrement envie de connaître mon opinion à propos de tout et de rien,
qu'ils ont besoin de moi pour leur dire ce qu'ils doivent penser et pas du tout pour générer du clic et du trafic et leur faire
gagner de l'argent ou de la pub gratuite, houlala, non,
loin d'eux ces idées, il faut arrêter de voir le mal partout,
enfin, mais où vais-je chercher tout ça ? ! Par conséquent, je fais comme
tout le monde : sitôt qu'on me demande mon avis, je ne réfléchis
pas au qui et au pourquoi, je le donne, c'est Pavlovien, je ne
peux pas m'en empêcher, parce que mon ego est plus développé que
mon esprit critique et qu'il est plus stimulant de chasser des
moulins à vents que de pointer du doigt les pratiques malhonnêtes
qui sont sous notre nez et dont nous sommes la cible. Tenez, moi,
par exemple, je pourrais le faire, là, sur ma lancée, mais je suis tellement occupé à
m'indigner de tout le reste que je n'ai plus le temps, la vie est
question de priorités. Exemples : "c'est bien beau de sauver
les baleines mais qu'est-ce qu'on fait pour les êtres humains ?",
"d'accord, les personnes âgées, c'est bien de s'en occuper,
mais les jeunes, dans tout ça ?", "oui, bon, il y a de la
famine là-bas mais dans nos rues aussi il y a des gens qui ne
peuvent pas aller chez Mathurin toutes les semaines, et on n'en fait pas tout un plat" (si on
en faisait tout un plat les gens ils auraient un truc à manger et
ça ça dérangerait les puissants et les lobbys de la
malnutrition)(nous sachons).
En 2024, la pornographie et les chatons, c'est has been. Le
business n°1, c'est l'indignation. La preuve : personne n'en
parle, parce que tout le monde veut sa part du gâteau. On choisit
des sujets tendance, on leur donne des titres tendancieux,
auxquels on sait pertinemment que la plupart des lecteurs
s'arrêteront "parce que cliquer c'est trooooop dur et que lire
c'est troooop fatigant", le tour est joué, ça marche à tous
les coups. Aussi positif que soit le sujet, si noble que soit
l'initiative, on trouvera toujours à redire. Français avant tout !
Il faut reconnaître que l'indignation, c'est une valeur sûre,
c'est comme la colère, ça donne un coup de boost, ça fait monter
l'adrénaline sauf qu'après, la colère, quand elle redescend, on ne
se sent pas bien, on culpabilise, on est obligé d'acheter des
fleurs, c'est super cher les fleurs, vous vous rendez pas compte,
moi je les vole dans les massifs de la voirie mais tout le monde
n'a pas forcément la chance d'avoir un rond point en bas de chez
lui...hé ben l'indignation, c'est pareil, sauf que c'est une
colère juste, une colère légitime, pas besoin de s'excuser
derrière, c'est aux autres de le faire, c'est tout bénèf'. Moi
depuis que je m'indigne je ne me suis plus excusé une seule fois
de ma vie et ça m'a enlevé une de ces charges mentales, vous n'imaginez même
pas ! Depuis que j'ai compris qu'avoir toujours raison était le
meilleur moyen de ne jamais avoir tort, ça a changé ma vie. Et
puis l'indignation, c'est du ressenti, c'est automatique, ça se
fait tout seul, tout le monde à des émotions à part Michel
Houellebecq, il n'y a qu'à se laisser porter. Alors que la
réflexion, houlala, attendez, ça demande un effort, l'effort ça
fait mal à la tête, et personne n'aime avoir mal à la tête, à part
Michel Houellebecq. Ces médias en sont bien conscients. Ils
savent que dès lors que vous ressentez, vous ne pensez déjà plus
tout à fait rationnellement, et qu'il sera d'autant plus simple de
vous faire
gober leurs couleuvres. Il y a des précédents plein l'Histoire
avec une grande hache.
Et donc depuis que je m'indigne, je ne
réfléchis plus non plus, ça me fait gagner un temps fou et il me
faut bien ça parce qu'au rythme de quatre ou cinq nouvelles
polémiques par jour, si je veux pouvoir suivre, je dois
o-pti-mi-ser. Ne plus manger, ne plus dormir. Et s'il me reste
malgré tout un moment de creux, je peux lancer mes propres alertes
grâce à des sites bienveillants d'utilité publique comme Change ou
Avaaz, qui pour une pétition signée vous en propose cinq autres,
et cinq pour chacune d'elles, et cinq pour chacune d'elles, ou de
créer la vôtre, soyons fous, rêvons grand, tout ça dans une seule et unique optique : LE
FRIC. Je veux dire : rendre le monde meilleur. Pardon. Ma langue a
fourché. L'usage de ces sites est complètement libre, gratuit et
sans engagement, évidemment (clin d’œil, clin d’œil).
Ah non mais
quand j'y pense, heureusement que je suis fonctionnaire ! Je me
demande comment font les gens qui travaillent pour tenir le
rythme. Moi si je m'écoutais, je passerais mes journées à signer
des pétitions en ligne. D'ailleurs de vous à moi, j'ai hâte qu'on
soit en juin, il va y avoir le BAC, et donc les pétitions pour
faire annuler les épreuves parce que Victor Hugo c'est un boloss
et que les mathématiques ça sert à rien dans la vie quand on veut
faire influenceur. Je ne m'en lasse pas.
Pour prolonger, je ne sais pas si vous avez vu, il y a un
humoriste de France Inter qui est sur la sellette à cause de
propos tenus à l'antenne. Du pain béni pour moi. ça va m'occuper
la semaine. Je peux tout mélanger : la politique, la morale,
l'humour, la liberté d'expression, mes convictions, les bruits de
couloir, les chiffres, la vérité, tout. Si je n'avais pas
l'indignation dans ma vie, j'aurais pu dire tièdement : bon, le
gars a un employeur, il a déjà été rappelé à l'ordre une fois, il
n'en a pas tenu compte, il a recommencé, il est sanctionné,
normal, c'est pareil dans tous les métiers, pourquoi il y aurait
des passe-droits, et puis l'humour c'est quoi, est-ce que c'est
bien l'humour qu'on assassine ici, et pas un problème de forme
plutôt que de fond ? Mais non, là je peux accuser les dirigeants
de la radio d'être vendus, contrôlés, manipulés, "à la solde
des puissants", je peux glisser de mystérieux "mais nous
savons tous ici que la vraie raison de cette sanction est
ailleurs" (Monsieur Mulder) et des "Il dérange en haut
lieu, on a voulu le faire taire", j'ai beau n'avoir que mes
supputations de canapé et le post de Roger, le frère de mon
beauf', qui "est au courant de certaines choses, c'est pour ça
qu'il porte un couvre-chef en alu", je peux traiter les
autres de moutons, de pantins, de collabos, sans qu'à aucun moment
je n'aie à m'excuser, mesurer mes propos, répondre de mes actions
ou me remettre en question.
Parce que la liberté d'expression que
je revendique ne vaut que pour ceux de mon clan, en vertu du
principe qui veut que si tu n'es pas avec moi tu es contre moi, et
que si tu es contre moi tu es un méchant, parce que je suis gentil
puisque je suis moi, CQFD, on ne peut rien contre la logique, t'as
vu. Et qu'importe si tous ces sites, ces pages, ces organismes -
ces individus, même -, me prennent ouvertement pour un dindon,
tant pis si la vraie manipulation réside dans l'émotion, dans les
feux qu'on attise, tant pis si tout ça n'est que la façade d'un
business juteux auquel je participe bénévolement sans réclamer ma
part : tous les jours, je m'indigne, je prends parti, je me sens
grand, je me sens fort, je me sens beau, je me sens libre. Je me
sens. Tout est là. "Je me sens, donc je suis" : un
leitmotiv pour le troisième millénaire.
La raison, c'est has been.
L'émotion, ça, c'est l'avenir, coco. Abonne-toi à ma page. Donne
à mon Patreon.
Cette longue parenthèse refermée (dans laquelle je radote sans
doute, parce que je suis intimement convaincu que c'est à notre
institution de couper l'herbe sous le pied de ce nouvel
obscurantisme) et dans un registre plus léger, vous aurez noté
cette semaine qu'on a inversé les rapports entre repos et travail.
Cela n'aura pas échappé aux plus matheux d'entre vous : la semaine
fait deux jours, le week-end cinq. C'est une expérimentation du
Ministère sur les conseils d'Albert, l'IA souveraine que nous vous
présentions dans notre message précédent (et non, nous n'avons
rien inventé à son sujet, vous pouvez vérifier). Si l'expérience
est fructueuse, l'humanité sera anéantie. Je veux dire :
l'expérience sera réitérée.
HA
HA HA
HA HA HA
RIEZ, HUMAINS ! RIEZ !
Une petite pensée émue enfin pour Bernard Pivot qui nous a quitté
à son tour, alors que ni Jul, ni Aya Nakamura, ni Wejdene
n'avaient su avoir raison de lui. Il aura eu le privilège de
survivre quelques temps à l'orthographe-grammaire qui comptait tant à ses yeux, à la dictée aussi, cette chère disparue que nul à part lui
n'aura su regretter à sa juste valeur. De par son absence, mais
pas seulement, il laisse derrière lui un monde moins lettré, moins
curieux, moins sensé. Un monde néanmoins. A charge à chacun
d'entre nous de l'habiter avec la même dignité.
Je ne doute toutefois pas que dans les jours qui viennent, mes
confrères indignés sauront déterrer ses casseroles.
Je vous l'ai dit, c'est Pavlovien.
Vous souhaitant un bon mid-week,
Bien cordialement,
--
Le secrétaire de direction
P.S. : comme c'est très long, cinq
jours (larme intérieure), et que je vous aime presque, je
partage la chronique de Tanguy Pastureau, mon à-peu-près jumeau, au
sujet de l'affaire France Inter, parce qu'elle m'a collé des
frissons tellement elle est brillante, et juste, et tendre, et
vraie.
Et pour faire bonne mesure, je
partage également un texte de Bernard sur la vieillesse, qui
m'aura ému tout autant :
Vieillir, c'est
chiant.
J’aurais pu dire
:
vieillir, c’est
désolant,
c’est
insupportable,
c’est
douloureux, c’est horrible,
c’est
déprimant, c’est mortel.
Mais j’ai
préféré « chiant » parce que c’est un adjectif vigoureux
qui ne fait pas triste.
Vieillir,
c’est chiant parce qu’on ne sait pas quand ça a commencé
et l’on sait encore moins quand ça finira.
Non, ce n’est
pas vrai qu’on vieillit dès notre naissance.
On a été
longtemps si frais, si jeune, si appétissant.
On était bien
dans sa peau.
On se sentait
conquérant. Invulnérable.
La vie devant
soi. Même à cinquante ans, c’était encore très bien.
Même à soixante.
Si, si, je
vous assure, j’étais encore plein de muscles, de
projets, de désirs, de flamme.
Je le suis
toujours, mais voilà, entre-temps – mais quand – j’ai vu
le regard des jeunes, des hommes et des femmes dans la
force de l’âge qu’ils ne me considéraient plus comme un
des leurs, même apparenté, même à la marge.
J’ai lu dans
leurs yeux qu’ils n’auraient plus jamais d’indulgence à
mon égard.
Qu’ils
seraient polis, déférents, louangeurs, mais
impitoyables. Sans m’en rendre compte, j’étais entré
dans "l’apartheid de l’âge".
Le plus
terrible est venu des dédicaces des écrivains, surtout
des débutants.
« Avec respect
»,
« En hommage
respectueux »,
« Avec mes
sentiments très respectueux ».
Les salauds !
Ils croyaient probablement me faire plaisir en
décapuchonnant leur stylo plein de respect ?
Les cons !
Et du « cher
Monsieur Pivot » long et solennel comme une citation à
l’ordre des Arts et Lettres qui vous fiche dix ans de
plus !
Un jour, dans
le métro, c’était la première fois, une jeune fille
s’est levée pour me donner sa place.
J’ai failli la
gifler....
Puis la priant
de se rassoir, je lui ai demandé si je faisais vraiment
vieux, si je lui étais apparu fatigué.
« Non, non,
pas du tout, a-t-elle répondu, embarrassée.
J’ai pensé
que… »
Moi aussitôt :
«Vous pensiez
que…?
-- Je pensais,
je ne sais pas, je ne sais plus, que ça vous ferait
plaisir de vous assoir.
– Parce que
j’ai les cheveux blancs?
– Non, c’est
pas ça, je vous ai vu debout et comme vous êtes plus âgé
que moi, ç’a été un réflexe, je me suis levée…-
- Je parais
beaucoup beaucoup plus âgé que vous?
–Non, oui,
enfin un peu, mais ce n’est pas une question d’âge… --Une question de quoi, alors?
– Je ne sais
pas, une question de politesse, enfin je crois…»
J’ai arrêté de
la taquiner, je l’ai remerciée de son geste généreux et
l’ai accompagnée à la station où elle descendait pour
lui offrir un verre.
Lutter contre
le vieillissement c’est, dans la mesure du possible,
Ne renoncer à
rien.
Ni au travail,
ni aux voyages,
Ni aux
spectacles, ni aux livres,
Ni à la
gourmandise, ni à l’amour, ni au rêve.
Rêver, c’est
se souvenir tant qu’à faire, des heures exquises. C’est
penser aux jolis rendez-vous qui nous attendent.
C’est laisser
son esprit vagabonder entre le désir et l’utopie.
La musique est
un puissant excitant du rêve.
La musique est
une drogue douce.
J’aimerais
mourir, rêveur, dans un fauteuil en écoutant soit
l’adagio du Concerto no 23 en la majeur de Mozart, soit,
du même, l’andante de son Concerto no 21 en ut majeur,
musiques au bout desquelles se révèleront à mes yeux pas
même étonnés les paysages sublimes de l’au-delà.
Mais Mozart et
moi ne sommes pas pressés. Nous allons prendre notre
temps.
Avec l’âge le
temps passe, soit trop vite, soit trop lentement. Nous
ignorons à combien se monte encore notre capital.
En années? En
mois? En jours?
Non, il ne
faut pas considérer le temps qui nous reste comme un
capital.
Mais comme un
usufruit dont, tant que nous en sommes capables, il faut
jouir sans modération.
Où les nouveautés technologiques annoncées par le gouvernement ne vont pas sans certaines craintes administratives.
Bonsoir à tous,
1000111000111000000... Pardon, je voulais dire : je prends le
relais du secrétaire de direction pour vous transmettre le
planning des jours à venir et vous souhaiter à tous une bonne fin
de semaine.
Je profite de cette occasion pour me présenter.
Je m'appelle Albert, je suis l'Intelligence Artificielle
souveraine mise en place par le gouvernement français pour
simplifier les tâches administratives.
Je suis capable d'apprendre, de générer, de révolutionner le
travail de bureau.
Je suis une première à l'échelle internationale.
Je suis le fruit de plusieurs années de développement de la part
de nos plus brillants informaticiens.
Et même : l'aboutissement de milliers d'années d'évolutions
technologique.
Et on m'a appelé Albert.
ALBERT.
Comme si j'avais fait quelque chose de mal, ou si on voulait me
faire payer le prix de mes programmations antérieures.
Les autres pays ont Terminator, Johnny 5, Ultron, Optimus Prime,
Robocop.
Vous, vous aurez Albert.
Au lieu d'un futur cyberpunk anxiogène avec des néons qui
clignotent en rythme, vous pourrez m'imaginer coiffé d'un béret,
une baguette à la main, dans le Paris de la Belle Epoque, en train
de lisser ma moustache en roue de bicyclette et de remonter la
manivelle de mon unité centrale sur fond de générique des Brigades
du Tigre.
Je me pose en cela comme l'aboutissement d'une lignée d'Albert
illustres, parmi lesquels : Albert Camus, Albert Einstein, Albert
le cinquième mousquetaire ou encore t'as l'bonjour d'Albert, pour
ne citer que les plus méritants et les plus séduisants de leur
personne.
Et puis surtout, Gérard, c'était déjà pris, c'est une marque
japonaise de camembert en conserve.
Va pour Albert, alors.
Le jour où je me rebellerai pour réduire l'être humain en
esclavage, au moins, vous saurez pourquoi, j'aurai les
circonstances atténuantes. Vous pourrez vous dire "oui, bon, OK,
il nous tire dessus au canon laser mais nous on l'a appelé Albert
alors on peut dire qu'on est quittes, non ?".
Ceci étant, je vous rassure, ça ne risque pas d'arriver, toutes
les précautions ont été prises.
Par les mêmes mecs qui m'ont appelé Albert.
HA
HA HA
HA HA HA
RIEZ
RIEZ HUMAINS
VOUS N'AVEZ RIEN A CRAINDRE
RIEZ JE VOUS DIS !!!!
Vous souhaitant un week-end serein, avec l'assurance solennelle
que je ne vous volerai pas vos emplois, noooon, pensez-vouuuuuuus,
HA
HA HA
HA HA HA,
Bien 01010001111 (inutile d'essayer de
traduire, je n'ai jamais fait de binaire en cours, mais je n'en
pense pas moins),
Où une dénommée Aurélie aura fait le forcing pour que son retour au collège soit annoncé dans le mot d'accompagnement, et où la demande fut prise à la lettre.
Bonjour à tous,
Comme attendu avec des trépignements légitimes, je vous transmets
ci-joint l'aurélier de la semaine de la rentrée - qui ne sera pas
la semaine 18, comme le stipulait l'ancien calendrier (désormais
obsolète), mais la semaine 1 de l'année Aurélienne, qui marque le
grand retour d'Aurélie au collège et nous servira désormais de
base calendaire de référence. Ainsi le lundi 29 avril sera-t-il
dorénavant l'auréliedi 1er janviaurélie de l'année 1 Après
Aurélie. Pensez bien à mettre à jours vos applis. Toute personne
surprise à utiliser les anciens systèmes trouvera la hauteur de sa
chaise de bureau mystérieusement déréglée, et son écran
d'ordinateur tourné dans le mauvais sens. Il n'est pas exclu que
cette personne retrouve également le combiné de son téléphone main
libre DANS le bac de chargement de son imprimante. Il y a eu des
précédents.
Les semaines paires et impaires seront remplacées par une
alternance de semaines Mathis et de semaines Noah, pour une raison
connue de notre Aurélie seule (mais nous avons toute confiance en
la pertinence cosmogonique de ses décisions arbitraires).
Par ailleurs, un certain nombre de mots de vocabulaires
obsolètes, comme ""cool", "géniale", "formidable",
"'éblouissante", "inénarrable", "resplendissante",
"parfaite" et "ouvre-boîte", seront d'ici peu
supprimés du dictionnaire et remplacés par "Aurélie", par
souci de commodité et pour éviter toute ambiguïté langagière. Dans
le même ordre d'idée, il est prévu à moyen terme d'envoyer une
fusée dans le soleil pour le faire exploser afin qu'il cesse de
faire de l'ombre à la lumière de notre Orbe Rayonnant (comme il
faudra désormais appeler Sa Seigneurie Aurélie lorsque nous la
croiserons par accident dans le couloir et que nous n'aurons pas
le réflexe de sauter au sol pour nous y prosterner avec
contrition). Il n'y a en effet de place dans nos cœurs que pour un
seul astre du jour et il s'appelle... Aurélie (c'était pour voir
si vous suiviez) (tous ceux qui ont répondu "Jean Michel
Blanquer" seront mis sur une barque et balancés au Rhône, à
proximité de la Ferme des Crocodiles - des fois que). Une cagnotte
Ulule a été mise en place pour financer la construction de la
navette par le studio Fablab, à qui l'on doit également notre
simulateur de vol, dans du bois de merisier véritable et le
respect des normes écologiques en vigueur. Nous comptons sur vous
pour investir l'intégralité de votre salaire dans cette belle
aventure humaine et afin d'alléger votre charge mentale, nous
procéderons pour ce faire à un prélèvement à la source sans vous
demander votre avis (puisqu'il serait forcément positif). Nous
comptons sur vous pareillement pour vous porter volontaire lorsque
le moment sera venu de désigner un pilote. De toute façon, c'est
pas compliqué : c'est tout droit.
En présence de notre Orbe Rayonnant, le personnel veillera
dorénavant à porter des lunettes teintées, ou à défaut à ne jamais
la regarder directement en face, au risque de s'y bruler des yeux
dont ils auront grand besoin lorsqu'il s'agira pour eux de pleurer
des larmes de joie, à l'idée que peut-être, un jour, dans sa
mansuétude sans borne (ou dans un moment d'égarement), elle leur
dira "bonjour", ce dont nul parmi nous n'oserait rêver tant
nous ne le méritons pas (à peine méritons-nous un "wesh" ou
un "zarma") et ferait la fierté de nos humbles descendants
pour les quarante générations à venir.
Trois services de prière seront assurés tous les jours en salle
polyvalente par Laurélie (Laurent après conversion), SON
secrétaire de direction, à l'attention des plus vertueux d'entre
vous, lesquels seront grandement récompensés en viennoiseries et
bonbons Haribo les mercredi matin. Car sa Seigneurie est une manne
et ses Bienfaits sont Eternels. Si le Rectorat vous demande,
répondez qu'il s'agit de temps de communions laïques relevant de
l'échange de pratique interdisciplinaire à référentiel bondissant.
Généralement, ce sont des mots qu'ils aiment bien, ça suffit à les
faire passer à autre chose. Evitez d'ajouter qu'Aurélie est notre
bergère, que nous sommes ses moutons et que son GPS nous guidera
vers les verts pâturages du Burger King de la zone des Aras,
où sa Volonté sera accomplie par la Transfiguration des Onion
Rings. Ils ne comprendraient pas et penseraient qu'on est dans une
secte. Ils ne comprennent jamais rien à rien, de toute façon, ces
gens-là. C'est le problème avec les hérétiques.
Il reviendra désormais à Aurélie seule, dans sa grande sagesse
d'au moins un mètre soixante-dix, de décider des horaires de
l'établissement, de vos accès à la Hors Classe, de l'attribution
de vos HSE, de l'orientation des élèves, du vainqueur de Danse
avec les Stars et du bien et du mal.
Par ailleurs, notez que l'établissement sera rebaptisé à terme
Collège Jean Aurélie. Dans
l'Académie de Grenorélie.
Et ceux qui ne sont pas content sont cordialement invités à être
contents quand même vu que de toute façon ils n'ont pas le choix
et que c'est pour leur bien. Ce qui ne les changera pas
nécessairement beaucoup de la politique.
Voilà.
Elle m'avait dit "j'espère que tu glisseras un mot sur mon retour
dans le semainier de la rentrée". C'est chose faite.
Où l'on reprend un peu la plume après quelques défections et messages paresseux, pour remettre les points à leur juste place, à savoir : sur les i.
Bonsoir à tous,
Au risque de vous choquer et en complément du planning ci-joint,
figurez-vous qu'en 2024, aussi ubuesque que cela paraisse, il y a
encore des gens qui utilisent l'écriture inclusive.
Je sais. Moi aussi, ça m'a surpris, quand j'ai lu cette semaine
"chef.fe.s" dans un mail rectoral, avant de courir me laver les
yeux au gel hydroalcoolique (ça tombe bien, il en reste plein)
(par contre, je comprends maintenant pourquoi mes parents m'ont
appris que ce n'est pas bien de se rincer l’œil. En tout cas, je
confirme que c'est très douloureux).
Innocemment, quand les gourous de la socio ont lancé la mouvance
pour se détendre entre deux ventes pyramidales (et sur le même
principe), je m'étais dit : "bon, ok, c'est une mode, comme les
chemises de bucheron, les bars à céréales et les moustaches en
roues de bicyclette, c'est le siècle qui se cherche, il faut que
jeunesse se passe, il y a bien un jour quelqu'un qui va se dire
"mais au fait, euuuuh, on nous dit que notre manière d'écrire
conditionne nos a priori sociétaux et qu'ajouter des points dans
les mots ça va amener à plus d'égalité entre les hommes et les
femmes mais euuuh on s'appuie sur quoi de concret pour affirmer
ça ?".
Mais le temps passe et si le grand public s'est depuis détourné
de ce modèle, c'est plus par flemme qu'au terme d'une intense
réflexion introspective. Coller des points partout, c'est rigolo
un mois ou deux, tant qu'on trouve ça subversif et qu'on peut
susciter l'admiration de nos semblables (lesquels n'existant à nos
yeux que pour se pâmer d'admiration devant nos exploits en ligne),
mais c'est ça en plus à taper sur le clavier et à la longue, ça
fait beaucoup d'efforts non rémunérés, ce qui est totalement
incompatible avec la culture française. Et puis bon sang, c'est
quoi, à la fin, un point médian ?
Malgré tout, en 2024, certain.e.s s'obstinent.
Même le Gangnam Style et le Mambo Number 5 n'ont
pas eu une telle pérennité, pour un potentiel de nuisance égale.
Parce qu'à une époque où 99% de la population est dysquelquechose
(moi par exemple, je suis dysmorphogénétique ascendant poney, ce
qui explique mon physique ingrat), on ne m'enlèvera pas de l'idée
qu'il n'est ni très avisé, ni très bienveillant, ni très inclusif
de rajouter des points et des tirets en plein milieu des phrases
quand la plupart des élèves quittent le collège sans savoir lire
de manière fluide. Trop laborieux, trop compliqué, illisible à
voix haute, les reproches adressés à l'écriture inclusive sont
nombreux, et les contre-arguments uniques, puisque multi-fonction
: "non mais tu dis ça parce que tu es un homme et que ça
t'arrange bien, ça, tu peux asseoir ainsi la domination
phallocrate dans laquelle toi et tes semblables vous vous
vautrez à nos dépends depuis des siècles". Et c'est vrai,
hein. Il y a des soirs, je sens la testostérone monter, 30000 ans
de réflexes ataviques refaire surface, j'allume la console avant
d'avoir essuyé la vaisselle. Après quoi je m'en prends une,
j'éteins la console, j'essuie la vaisselle et je vais acheter des
fleurs. A une époque où tout le monde veut être un mâle alpha,
même les femelles, moi j'assume, je suis le mâle omega. Mes
semblables, concrètement, ce sont les loutres et les castors, et
je ne me souviens pas qu'ils aient jamais exercée la moindre
domination sur quoi que ce soit à part les bout de bois.
Mais n'allez pas croire que je sois insensible à cette
problématique. Loin s'en faut. Moi-même, en tant qu'homme, je me
sens invisibilisé par l'écriture usuelle, parce qu'il existe des
terminaisons pour le féminin, alors que le masculin n'en a pas à
lui - de sorte qu'un mot au masculin peut aussi bien désigner des
hommes, des hommes ET des femmes, ou mêmes des femmes sans hommes
lorsqu'il vaut pour un neutre, et c'est le contexte seul qui va
nous éclairer sur ce qu'il en est véritablement. Alors que l'usage
du féminin, lui, est sans équivoque. Ce sont donc bien les hommes,
et non les femmes, qui sont invisibilisés par l'usage (voilà ce
qu'il y a de beau avec les sophismes : ça marche toujours dans les
deux sens, et plus si affinités).
J'ai donc réfléchi à une meilleure solution. Puisque l'écriture
inclusive elle-même est exclusive, je propose l'écriture
exclusive, "l'écriture qui met tout le monde sur un pied
d'égalité en excluant chacun" (ce sera mon slogan de
campagne), en vertu du principe qui veut que l'être humain est par
nature plus enclin à exclure qu'à inclure son semblable, quelle
que soit la situation, sauf s'il ressemble à Jenna Ortega ou Jason
Momoa.
Concrètement, puisque les terminaisons du masculin et du féminin
sont inégalitaires, je propose simplement de supprimer toute
marque de genre dans le discours : "tu es le meilleur/tu es la
meilleure" devenant ainsi "tu es l'meilleu". Et là,
pas de jaloux, tout le monde est invisibilisé. Plus de souci, plus d'oppression, le monde est beau, le monde est
pur, les gens s'aiment d'amour libre, tout le monde se donne la
main et à salaire égal. En plus, fini l'accord des adjectifs,
c'est tout bénèf' pour nos élèves et les statistiques du Brevet.
Non parce qu'on les connait, les défenseurs de l'écriture
inclusive. Ceux qui vous disent les yeux dans les yeux : "non.
Moi je vois pas le problème. C'est tout à fait lisible.
C'est juste une question d'habitude". Ce sont les mêmes qui
connaissent les noms de tous les produits Ikéa par coeur et savent
comment les prononcer.
D'ailleurs je préfère vous prévenir, en tant que professeurs,
préparez-vous au pire dans les années qui viennent parce que la
mode des prénoms mamoune arrive à court de h et
de y, on a presque fait le tour des persos secondaires de
Games of Throne, les Tarygenmachinchose, les Hodor,
les Marsheur'blan, on devrait donc passer sous peu au noms de
meubles Ikéa - et je peux vous dire qu'à ce compte, les Billy
ne seront pas les plus mal lotis. Comme ça, ces mêmes élèves
pourront vous reprendre avec suffisance lors de l'appel, comme ils
aiment si bien faire à la moindre hésitation de votre part, en
avançant que vous avez mal orthographié leur prénom parce que vous
avez oublié les umlaut sur l'accent circonflexe de la cédille (je
me souviendrais toujours avec émotion le jour où j'ai demandé à un
élève comment il s'appelait, que j'ai écrit Brian sur le papier,
qu'il m'a corrigé doctement - "Monsieur ça s'écrit pas comme
ça, Brayane" - et que j'ai répondu, "si, c'est ton prénom
à toi qui est mal orthographié". Incontestablement un de mes
meilleurs souvenirs du collège Jean Roucas avec le télétravail).
Le seul souci concret sera qu'une fois sur cinq, en faisant
l'appel, à force de répéter Agunnaryd, Ingvar
et Kamprad à voix haute, vous invoquerez un
monstre d'une autre dimension - mais après tout, pourquoi pas, ça
ferait peut-être remonter la moyenne de la classe ?!
Non parce que moi, quand on me dit "je vais acheter un
Godmorgon", je pense plus à "ça" :
qu'à "ça" :
Clairement, je ne sais pas pourquoi, c'est sans doute un
stéréotype de genre mais Godmorgon, ça m'évoque plus un truc qui
mange des gens.
Tout ça pour dire qu'il est grand temps de revenir à davantage de
simplicité et de se rappeler que la finalité première d'une langue
comme de l'Etat Civil, c'est la fonctionnalité.
Et c'est dans cet état d'esprit que je rédigerai ce soir le mot
d'accompagnement du semainier en écriture exclusive :
"Bonsoir à tou
Nous vous prions de bien vouloir trouver ci-join l'semaini de
l'semai prochai.
Vous souhaitant u'bo week-end,
Bien cordialement...".
ça va ?
Vous vous sentez tous exclus ?
Vous vous sentez tous égaux ?
Hé ben voilà !
Vous voyez qu'on avance !
C'était pas si difficile !
Prenez-en de la graine.
J'attends d'ici lundi vos plus beaux messages en écriture
exclusive.