Pardon, on a été coupés, je suis passé dans un tunnel.
Ou bien c'est vous ?
Toujours
est-il que pour en revenir à cette histoire de journée sans écrans
(parce que 24 heures, ça fait une journée, je préfère préciser, nous
sommes en 2025, les attendus culturels minimaux ne sont plus les mêmes
qu'il y a trente ans), du côté des parents, le bilan n'est guère plus
positif.
Grâce au réseau d'information Tinder,
j'ai pu prendre contact de façon totalement professionnelle avec Mme
**********, 32 ans, mannequin, gymnaste, trois maisons dans le Calvados,
deux dans le Lubéron, laquelle m'a confié lors d'un repas absolument
pas intéressé du tout (preuve en est que j'en ai payé la moitié, grand seigneur !), au
sujet de sa
fille Thyffaihne :
- Sans écran, elle était à cran.
A quoi j'ai répondu du tac au tac (comme l'aurait fait n'importe quel accro aux jeux à gratter de l'ancien temps) :
-
Raymond Devos, sors de ce corps.
A ces mots, il y a eu un soupir, un ronchonnement, Mme *********
s'est élevée de deux mètres dans les airs, sa tête a fait deux tours sur
elle-même, alors j'ai brandi le dernier album de Jul et l'esprit de
Raymond Devos s'est enfui en ronchonnant comme quoi "de toute façon il y
était trop à l’étroit" et qu'il trouverait "certainement mieux à
Troie".
Sur ces entrefaites, la
maman a repris ses esprits et m'a fixé d'un air un peu hébété.
Elle ne se rappelait plus des trois années écoulées. Son dernier
souvenir, c'était une irrépressible et inexplicable envie de dire à sa
voisine que "manque de pot, la
dernière fois que je suis allée à Pau, j'ai eu des problèmes de
peau". La voisine a aussitôt porté plainte pour calembour.
Selon le Docteur Charles Atan, psychologue célibataire sans enfants,
ces 24h sans écran
sont "l'occasion pour les familles de renouer du lien et de partager des
activités plus saines et ludiques telles que.... euuuuh... par
exemple... enfin... euuuuh... ça va me revenir, je l'ai sur le
bout de la langue, et... euuuuuh... bon... il se fait tard, je ne suis
plus
en service, ça fera 70 euros, laissez-moi tranquille maintenant".
Le service des Urgences de la ville de Caen, capitale officieuse du
French Cancan (oh mon dieu. Je crois que l'esprit de Raymond Devos s'est
trouvé un nouvel hôte !) n'est définitivement pas cet avis. Ce jour-là,
il a en effet dénombré une recrudescence alarmante d'admissions pour
coups et
blessures. Le Docteur Housse de Couët se confie à visage découvert :
"Les plaies par balles, on connaît, on sait gérer. Les plaies à l'arme
blanche aussi. Mais les plaies "par petites maisons vertes en
plastique", c'était une première. Il a fallu développer un protocole de
soin exprès,
inspiré du Docteur Maboul. Vous avez dû le voir aux infos, ça a fai le
Buzz".
Après enquête, il apparaît que certaines familles ont cru bon de
ressortir le Monopoly du
coin de jardin où elles l'avaient enterré après
leur-dernière-partie-de-trois-heures-où-tout-le-monde-a-failli-s'étriper-à-la-fin,
mais les tentatives de jeu ont vite tourné court vu que plus personne
ne se souvenait des règles, qu'il
fallait les relire, que lire en 2025 c'est trop fatigant et que le
secrétariat élève du collège n'était pas là pour le faire à leur place
("feignasses de fonctionnaires, on ne peut jamais compter sur eux").
Dans les bureaux de la Police Nationale, on a archivé un certain
nombre d'enregistrements particulièrement explicites.
Extrait 1 :
"- Vous retournez en prison. Vous ne passez pas par la case départ. Vous ne touchez pas dix mille euros.
- Alleeeeez ! C'est qui la poukave qui m'a balancé cette fois ?
- Heuuu... Tu vas où, là ?
- Ben en prison. Tu m'as dit que je devais y retourner...
- DANS LE JEU. La prison DANS LE JEU.
- Oh.
- Tu as quelque chose à nous dire, Dylhaan ?
- Non non, rien. C'est à maman de jouer."
Extrait 2 :
" - Non, tu peux pas acheter la Gare du Nord, Ennezho. Tu es en prison.
- Et alors ?
- Ben tu peux rien acheter, quand tu es en prison. Et sûrement pas une gare routière.
- Parfois je vous envie, vous, les parents. Vous êtes si purs. Si innocents...".
Extrait 3 :
"- Comment ça, je passe pas par la case départ ? Comment ça, je touche pas dix mille euros ?
- C'est la règle, c'est comme ça.
- Comment ça c'est comme ça ? Je passe par la case départ si je veux. C'est pas à
toi de me dire qu'est-ce que je dois faire !
- Mais non, tu peux pas, c'est le jeu.
- Moi j'en ai rien à faire du jeu, vas-y ! Je passe par la case
départ, tiens, deux fois, trois fois, je fais trois fois le tour sur mon
scooter magique ! Aboule les 30000 euros !
- Y'a pas de scooter magique au Monopoly.
- Et alors ? Qu'est-ce tu vas faire ?
- Guillaume range ce couteau. Tu fais peur à ton père.
- C'est pas mon père.
- On en a déjà parlé, si, c'est ton père, on a déjà vérifié avec le
collège, le secrétariat élèves nous a envoyé la copie du livret de
famille, avec tes ASSR, les
bulletins de ta soeur d'il y a sept ans, et notre RIB, tout ça avec le
sourire et sans aucun surcoût. Alors que la dernière fois, on était
passé par la vie scolaire ça nous avait quand même coûté 5 euros !"
Extrait 4 :
" - Tu peux pas acheter la rue de la Paix, t'as pas assez.
- D'où j'ai pas assez ?! Eh ben vas-y, fais pas ton radin, file la différence.
- C'est pas comme ça que ça marche, fiston.
-
Ben si papa, d'habitude, quand j'ai pas assez, je t'appelle et tu me
files les sous. Même que tu as dit qu'on appelait ça "l'éducation
bienveillante".
- Oui mais là c'est un jeu. C'est pas comme sur la route, un jeu. Dans un jeu il y a des règles qu'il faut respecter, tu vois.
- Je comprends pas.
- Mais si ! Tiens, un exemple : si tu lances le dé et que tu fais six, tu avances de six cases. Pas de trois ou de quatre.
- Et pourquoi je peux pas avancer de quatre si je veux ?
- Ben les règles elles disent "non".
- Et ça veut dire quoi, "non" ?
-
C'est de l'ancien français. ça veut dire : "j'ai bien pris note de tes
désidératas et crois bien qu'ils me tiennent à coeur, cependant compte
tenu du contexte et de la conjoncture, je suis au regret de ne pas
pouvoir y accéder dans le respect de ta personne humaine".
- Ha ! ça veut dire "demande à maman" ?!
- Voilà.
- Mais maman elle est en voyage à la maison de repos en ce moment. Donc du coup je peux pas acheter la rue de la Paix ?
- Non.
-
Hé ben, hé ben... si c'est comment ça, alors je la vole, la rue de la
Paix ! Et je la rebaptise "rue Booba" et vous serez tous bien embêtés !
J'suis un fou zarma. Allez, j'ai gagné ! Aboulez la thune les losers !
- C'est pas comme ça qu'on joue au Monopoly, enfin.
- Moi jouer je m'en fiche, je veux gagner.
- Mais ça n'a aucun sens, de gagner, s'il n'y a pas de règles.
- Si, ça a le sens que c'est moi qui gagne et pas vous !
- Oui mais regarde : moi, je suis ton père, bon, je suis obligé de me
sacrifier, ce sera comme ça jusqu'à tes trente ans, quand tu seras
capable de voler de tes propres ailes sur un périmètre de deux cent
mètres autour de la maison. Mais Thymheho et Thiyeffhaine aussi ils
veulent gagner.
- Hé ben ils ont qu'à gagner aussi alors ! Qu'est-ce qui les en empêche ! ?
- LES REGLES !
- Tu inventes. J'avais jamais entendu ce mot avant aujourd'hui.
- Pas du tout. Les règles, c'est comme quand en classe, on te dit qu'il faut écouter.
-
Ha ? C'est ça, les "règles" ? Nous, avec les copains, on appelle ça de
l'humour. On pensait pas que les profs ils étaient sérieux. Bon, du
coup, je sais : on a qu'à dire que tout le monde il a gagné et y'a plus
de problème. Hashtag HQI. Hashtag WillHunting.
- Sauf que tout le monde peut pas gagner, ça rimerait à rien.
- Et pourquoi ?
- Ben parce que si tout le monde gagne, personne perd. Et si
personne perd, personne gagne non plus.
- ...
- Je t'ai perdu, là. Je sens que je t'ai perdu.
- Tu m'as perdu au moment où tu as essayé de m'apprendre à faire mes
lacets tout seul. Tu m'as perdu, je veux gagner. Coïncidence ? Je ne
crois pas. Et tu me dis que je dois suivre les règles ?
- Oui. Les
règles, personne n'aime ça. Mais il suffit qu'une seule personne ne les
respecte pas et ça fout la partie en l'air. Comme dans la vie.
- Où est ma Playstation ?".
Tout ça pour dire que l'année prochaine, pour éviter ce genre de
drames, il serait judicieux de revoir
les ambitions du défi à la baisse, et de redéfinir ses objectifs à
l'aune des capacités effectives de l'être humain : plutôt que de
proposer 24 heures sans écran, proposer 24 heures
avec.
Celui-là, au moins, il a une chance d'être relevé.