Où on reprend bille en tête là où on s'était arrêté le vendredi précédent, parce qu'il y a encore des choses à dire tout haut ou à penser tout bas.
Bonsoir à tous,
Vous avez été nombreux à m'écrire pour me demander conseil
après avoir lu le message d'accompagnement de la semaine dernière,
car vous m'avez identifié à juste titre comme une personne
ressource en matière d'épanouissement social.
C'est bien normal, je suinte le rêve américain, ce qui est une
façon polie de dire que ma transpiration sent le Big Mac.
Heureusement, je ne transpire jamais, car pour transpirer il
faut faire du sport, et le sport n'est pas compatible avec mon
idée du rêve américain - c'est-à-dire le Big Mac (suivez, un peu).
Vous vous inquiétez, c'est compréhensible : vous venez
d'apprendre que vous êtes obsolète, que vous ne servez plus à
rien, que même Bobby le chien savant sur Tik Tok est plus apprécié
des élèves que vous parce qu'il est capable de courir en rond
après sa queue pendant six heures (je me suis promis au
nom de tout ce qu'il y a de beau et de bon en ce monde de ne pas
faire de blague graveleuse à ce sujet, mais le cœur y est) - ce
qui est quand même un peu autre chose qu'un BAC +5 et une
souscription à la MGEN.
La révélation vous a chamboulé, vous avez voulu savoir : "pourquoi
?". Pourquoi les élèves refusent de vous écouter alors
qu'ils sont béats d'admiration devant Laurelalaurelane et ses
tutos make up à 100000 abonnés, auxquels ils consacrent la
totalité de leurs six neurones qui ont réchappé au dernier Pingouins de
Madagascar. Et alors c'est tout à fait fortuit si l'intéressée
(Monique Dupont, de son vrai nom) tourne ses vidéos en nuisette,
hein, ça n'a rien à voir avec son succès, bien sûr, c'est juste
plus confort pour les gestes amples avec le mascara, et puis c'est
moins salissant, arrêtez de faire du mauvais esprit, laissez les
gens vivre innocemment comme ils l'entendent, ce n'est pas à un
vilain phallocrate de dire comment une femme doit s'habiller pour
un tuto make up ("essuie ce filet de bave, Kevin. Tiens, prends
mon mouchoir" "oui, maman. Merci maman").
"Qu'est-ce qu'elle a de plus que moi ?" m'avez-vous
demandé, visiblement dans un profond déni de décolleté plongeant
et de filtre Instagram "oreilles de chat".
Avant toute chose, j'aimerais vous dire : surtout,
respectez-vous. N'essayez pas de vous adapter aux nouvelles
attentes du public. Pensez à la honte. Ecouter Jul, regarder les
Kardashian, porter des crop top ne vous ramènera pas l'attention
des élèves. Tout au plus cela portera-t-il l'estocade à votre
fierté déjà moribonde, et vous conduira-t-il sous cinq ans à
assister aux NRJ Music Awards en applaudissant à tout rompre -
passant par là même du statut de mammifère à celui d'organisme
monocellulaire primitif (ce qui est la clé du bonheur, paraît-il,
selon un sondage IPsos Sofres réalisé auprès d'un panel de fans de
Cyril Hanouna).
Le premier problème, c'est que vous êtes identifiés par les
élèves comme des figures d'autorité, mais que l'évolution de la société ne vous en a
laissé aucune. Parce qu'encore, bon, les figures d'autorité
qui ont de l'autorité, les gens n'aiment pas ça, ok, mais on
ne leur demande pas leur avis alors ils font ce qu'on leur dit
ou ils sont envoyés tous frais payés à Disneyland Goulag.
Aucun souci non plus du côté des figures qui n'ont aucune
autorité mais qui n'ont pas non plus de responsabilités dans ce sens,
comme le Père Noël ou les parents-copains - vous savez, là,
ceux qu'on entend dire dans les magasins de téléphonie : "tu
veux un nouveau Smartphone mon loulou ? Tiens, prends-en
deux, c'est maman qui régale ! Il faut fêter dignement ce 8
en Mathématiques !". Alors que vous, vous incarnez une autorité que vous ne pouvez pas exercer. C'est
aussi efficace que de coller un lion dans une arène après lui
avoir enlevé les griffes et la mâchoire. ça impressionne un
peu sur le moment, on court cinq minutes en criant des trucs
en latin du genre "non sum comestiblus ! De Big Macus
suintando !", mais on se rend vite compte que c'est
juste une peluche de 200 kilos et on finit par faire le tour
du Colisée sur son dos en criant "hue cocotte wesh !".
Mais je vous rassure, ce n'est pas une fatalité : il vous
reste une échappatoire, l'éducation positive. Plutôt que de
sanctionner (ce qui est stigmatisant, et ce serait dommage
d'associer un comportement négatif à une conséquence de même
nature, pas vrai ?), récompensez (ce qui est valorisant, qu'il a dit Jésus
quand il a tendu la joue gauche), faites comme tout le monde
en 2024 : ce que vous ne pouvez pas obtenir par vos seuls
mérites (le respect, l'attention, l'amour, la paix sociale,
qu'importe), achetez-le ! De 0 à 5 : hop un sachet de M&Ms
(en voie d’acquisition). De 5 à 10 : un oeuf Kinder (en voie de
consolidation). De 10 à 15 : un oeuf Kinder, mais vous montez
en plus le jouet à leur place (en voie de transcendance de
l'espèce et d'accès à un palier de conscience supérieur). De
15 à 20, un bon d'achat de 20 euros chez Mac Do, afin qu'eux
aussi puisse suinter le rêve américain à terme.
Laissez tomber l'enseignement à l'ancienne, ce n'est pas assez inclusif, ça creuse le fossé entre les classes sociales.
Tenez, si vous dites "j'ai cinq pommes de terre, j'en
enlève trois, combien il en reste ?", seul les 2%
d'élèves issus des milieux aisés qui savent ce qu'est une
pomme de terre peuvent visualiser le problème. Alors que si
vous dites, "j'ai cinq deluxe potatoes et de la sauce chili",
là, oui, vous parlez le même langage. Bien sûr, il y en aura
toujours pour demander où sont les deluxe potatoes, et vous
serez sans doute forcé de consacrer une partie non négligeable
de votre séance à leur expliquer que c'est une façon de
parler, que vous ne les avez pas vraiment sur vous mais que
pour les besoins de l'exercice on fera comme si malgré tout,
et supporter de les entendre vous traiter de gros mytho pour le
restant de l'heure.
Le deuxième problème, et non des moindres, c'est que vous
n'êtes pas réel.
Je sais, ça fait un choc, mais dites-vous que la Petite
Souris et les Cloches de Pacques y sont passées avant vous, et
qu'elles s'en sont plutôt bien remises.
Car ce n'est pas une boutade (franchement ! Comme si c'était
mon genre !) : pour nos élèves, vous relevez de la fiction,
vous ne faites pas partie du vrai monde, celui qui compte, celui
qui pèse, celui de dedans l'écran de leur smartphone - ce Narnia
portatif dont ils sont à la fois les explorateurs insatiables et
héros autoproclamés. Comme le ciel, la terre, la nature, toutes
ces choses de boomers qui sont ternes et tristes et non
scénarisées, pour eux, vous êtes une contingence, un
arrière-plan. Une routine à subir. Une sorte de pub invasive en
trois dimensions, dont ils ne cessent de cliquer mentalement
l'option "passer" en vain. Vous êtes l'économiseur d'écran de
leur existence scolaire, et ça fait des années qu'ils cherchent
dans les paramètres comment en changer pour mettre Taylor Swift
à votre place.
Avec leur surexposition de plus en plus précoce
aux nouvelles technologies et à la superficialité effarante de
l'univers fictif dont ces dernières se font les promoteurs (avec
notre complicité quotidienne), un renversement générationnel
s'est opéré entre le réel et le virtuel, et vous en faites
directement les frais.
Hier, n'était réel que ce que l'on
pouvait toucher du doigt, vivre de première main. Aujourd'hui,
c'est tout l'opposé. Le vrai monde, pour nos adolescents, il est
likable, instagrammé, sponsorisé, saturé de filtres, de réclames
ciblées, de strass et de paillettes. C'est ce strass qui vous
manque. Être vrai vous enlève tout votre charme, tout votre
romanesque (faites un effort, un peu. Développez des
super-pouvoirs, chevauchez des licornes, mettez-y du vôtre, bon
sang). Être vrai, ça vous rend ordinaire. Quelconque. Comment voulez-vous
que vos élèves ne vous prennent pas de haut ? Ils ont plus de
likes que vous sur les réseaux, ils sont plus importants, plus
réels. Ils ne vous doivent rien. C'est vous qui leur devez
l'attention dont ils daignent vous gratifier, et vous avez
encore la cuistrerie de ne pas vous en rendre compte. Alors que
si on vous projetait sur un écran géant, on boirait vos paroles
comme du Coca sans sucre, quand bien même seriez-vous en direct
de la salle d'à côté. Je vous jure, on les collerait tous dans
votre salle sur leur portable, avec l'adresse de votre compte
Youtube, et vous, vous animeriez votre cours de la salle
attenante, vous cartonneriez grave. Ou alors même, tenez, pour
retrouver leur attention, c'est simple : venez en classe déguisé
en smartphone géant, avec un écran autour de la tête, le temps
qu'ils éventent la supercherie ils seront déjà en terminale.
Oui, non, pardon. Faites comme si je n'avais rien dit. Vous
pouvez recommencer à paniquer là où vous vous étiez arrêté.
L'occasion pour moi de conclure avec cet article plus
léger, que M le CPE a tenu à partager avec nous tous pour nous
inviter à la nuance. Article sobrement intitulé "ils limitent le
temps d'écran de leur enfant, une IA lui suggère de tuer ses
parents".
And I think to myself... what a wondeful world !
Vous souhaitant un week-end bien réel, et sans filtres,
Bien cordialement,
--
Le secrétaire de direction
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