Mais qu'est-ce donc qu'un semainier ? Excellente question, l'internaute, à laquelle te répondra la petite icône en haut à droite, ou bien la barre latérale du blog, si tu navigues sur un PC de riche avec un écran grand comme la Baltique.

vendredi 13 décembre 2024

Péremption Péremptoire 2

Où on reprend bille en tête là où on s'était arrêté le vendredi précédent, parce qu'il y a encore des choses à dire tout haut ou à penser tout bas.

 

 

Bonsoir à tous,

Vous avez été nombreux à m'écrire pour me demander conseil  après avoir lu le message d'accompagnement de la semaine dernière, car vous m'avez identifié à juste titre comme une personne ressource en matière d'épanouissement social.

C'est bien normal, je suinte le rêve américain, ce qui est une façon polie de dire que ma transpiration sent le Big Mac.

Heureusement, je ne transpire jamais, car pour transpirer il faut faire du sport, et le sport n'est pas compatible avec mon idée du rêve américain - c'est-à-dire le Big Mac (suivez, un peu).

Vous vous inquiétez, c'est compréhensible : vous venez d'apprendre que vous êtes obsolète, que vous ne servez plus à rien, que même Bobby le chien savant sur Tik Tok est plus apprécié des élèves que vous parce qu'il est capable de courir en rond après sa queue pendant six heures (je me suis promis au nom de tout ce qu'il y a de beau et de bon en ce monde de ne pas faire de blague graveleuse à ce sujet, mais le cœur y est) - ce qui est quand même un peu autre chose qu'un BAC +5 et une souscription à la MGEN. 

La révélation vous a chamboulé, vous avez voulu savoir : "pourquoi ?". Pourquoi les élèves refusent de vous écouter alors qu'ils sont béats d'admiration devant Laurelalaurelane et ses tutos make up à 100000 abonnés, auxquels ils consacrent la totalité de leurs six neurones qui ont réchappé au dernier Pingouins de Madagascar. Et alors c'est tout à fait fortuit si l'intéressée (Monique Dupont, de son vrai nom) tourne ses vidéos en nuisette, hein, ça n'a rien à voir avec son succès, bien sûr, c'est juste plus confort pour les gestes amples avec le mascara, et puis c'est moins salissant, arrêtez de faire du mauvais esprit, laissez les gens vivre innocemment comme ils l'entendent, ce n'est pas à un vilain phallocrate de dire comment une femme doit s'habiller pour un tuto make up ("essuie ce filet de bave, Kevin. Tiens, prends mon mouchoir" "oui, maman. Merci maman"). 

"Qu'est-ce qu'elle a de plus que moi ?" m'avez-vous demandé, visiblement dans un profond déni de décolleté plongeant et de filtre Instagram "oreilles de chat".

Avant toute chose, j'aimerais vous dire : surtout, respectez-vous. N'essayez pas de vous adapter aux nouvelles attentes du public. Pensez à la honte. Ecouter Jul, regarder les Kardashian, porter des crop top ne vous ramènera pas l'attention des élèves. Tout au plus cela portera-t-il l'estocade à votre fierté déjà moribonde, et vous conduira-t-il sous cinq ans à assister aux NRJ Music Awards en applaudissant à tout rompre - passant par là même du statut de mammifère à celui d'organisme monocellulaire primitif (ce qui est la clé du bonheur, paraît-il, selon un sondage IPsos Sofres réalisé auprès d'un panel de fans de Cyril Hanouna).

Le premier problème, c'est que vous êtes identifiés par les élèves comme des figures d'autorité, mais que l'évolution de la société ne vous en a laissé aucune. Parce qu'encore, bon, les figures d'autorité qui ont de l'autorité, les gens n'aiment pas ça, ok, mais on ne leur demande pas leur avis alors ils font ce qu'on leur dit ou ils sont envoyés tous frais payés à Disneyland Goulag. Aucun souci non plus du côté des figures qui n'ont aucune autorité mais qui n'ont pas non plus de responsabilités dans ce sens, comme le Père Noël ou les parents-copains - vous savez, là, ceux qu'on entend dire dans les magasins de téléphonie : "tu veux un nouveau Smartphone mon loulou ? Tiens, prends-en deux, c'est maman qui régale ! Il faut fêter dignement ce 8 en Mathématiques !". Alors que vous, vous incarnez une autorité que vous ne pouvez pas exercer. C'est aussi efficace que de coller un lion dans une arène après lui avoir enlevé les griffes et la mâchoire. ça impressionne un peu sur le moment, on court cinq minutes en criant des trucs en latin du genre "non sum comestiblus ! De Big Macus suintando !", mais on se rend vite compte que c'est juste une peluche de 200 kilos et on finit par faire le tour du Colisée sur son dos en criant "hue cocotte wesh !". 

Mais je vous rassure, ce n'est pas une fatalité : il vous reste une échappatoire, l'éducation positive. Plutôt que de sanctionner (ce qui est stigmatisant, et ce serait dommage d'associer un comportement négatif à une conséquence de même nature, pas vrai ?), récompensez (ce qui est valorisant, qu'il a dit Jésus quand il a tendu la joue gauche), faites comme tout le monde en 2024 : ce que vous ne pouvez pas obtenir par vos seuls mérites (le respect, l'attention, l'amour, la paix sociale, qu'importe), achetez-le ! De 0 à 5 : hop un sachet de M&Ms (en voie d’acquisition). De 5 à 10 : un oeuf Kinder (en voie de consolidation). De 10 à 15 : un oeuf Kinder, mais vous montez en plus le jouet à leur place (en voie de transcendance de l'espèce et d'accès à un palier de conscience supérieur). De 15 à 20, un bon d'achat de 20 euros chez Mac Do, afin qu'eux aussi puisse suinter le rêve américain à terme. 

Laissez tomber l'enseignement à l'ancienne, ce n'est pas assez inclusif, ça creuse le fossé entre les classes sociales. Tenez, si vous dites "j'ai cinq pommes de terre, j'en enlève trois, combien il en reste ?", seul les 2% d'élèves issus des milieux aisés qui savent ce qu'est une pomme de terre peuvent visualiser le problème. Alors que si vous dites, "j'ai cinq deluxe potatoes et de la sauce chili", là, oui, vous parlez le même langage. Bien sûr, il y en aura toujours pour demander où sont les deluxe potatoes, et vous serez sans doute forcé de consacrer une partie non négligeable de votre séance à leur expliquer que c'est une façon de parler, que vous ne les avez pas vraiment sur vous mais que pour les besoins de l'exercice on fera comme si malgré tout, et supporter de les entendre vous traiter de gros mytho pour le restant de l'heure.

Le deuxième problème, et non des moindres, c'est que vous n'êtes pas réel. 

Je sais, ça fait un choc, mais dites-vous que la Petite Souris et les Cloches de Pacques y sont passées avant vous, et qu'elles s'en sont plutôt bien remises. 

Car ce n'est pas une boutade (franchement ! Comme si c'était mon genre !) : pour nos élèves, vous relevez de la fiction, vous ne faites pas partie du vrai monde, celui qui compte, celui qui pèse, celui de dedans l'écran de leur smartphone - ce Narnia portatif dont ils sont à la fois les explorateurs insatiables et héros autoproclamés. Comme le ciel, la terre, la nature, toutes ces choses de boomers qui sont ternes et tristes et non scénarisées, pour eux, vous êtes une contingence, un arrière-plan. Une routine à subir. Une sorte de pub invasive en trois dimensions, dont ils ne cessent de cliquer mentalement l'option "passer" en vain. Vous êtes l'économiseur d'écran de leur existence scolaire, et ça fait des années qu'ils cherchent dans les paramètres comment en changer pour mettre Taylor Swift à votre place. 
 
Avec leur surexposition de plus en plus précoce aux nouvelles technologies et à la superficialité effarante de l'univers fictif dont ces dernières se font les promoteurs (avec notre complicité quotidienne), un renversement générationnel s'est opéré entre le réel et le virtuel, et vous en faites directement les frais. 
 
Hier, n'était réel que ce que l'on pouvait toucher du doigt, vivre de première main. Aujourd'hui, c'est tout l'opposé. Le vrai monde, pour nos adolescents, il est likable, instagrammé, sponsorisé, saturé de filtres, de réclames ciblées, de strass et de paillettes. C'est ce strass qui vous manque. Être vrai vous enlève tout votre charme, tout votre romanesque (faites un effort, un peu. Développez des super-pouvoirs, chevauchez des licornes, mettez-y du vôtre, bon sang). Être vrai, ça vous rend ordinaire. Quelconque. Comment voulez-vous que vos élèves ne vous prennent pas de haut ? Ils ont plus de likes que vous sur les réseaux, ils sont plus importants, plus réels. Ils ne vous doivent rien. C'est vous qui leur devez l'attention dont ils daignent vous gratifier, et vous avez encore la cuistrerie de ne pas vous en rendre compte. Alors que si on vous projetait sur un écran géant, on boirait vos paroles comme du Coca sans sucre, quand bien même seriez-vous en direct de la salle d'à côté. Je vous jure, on les collerait tous dans votre salle sur leur portable, avec l'adresse de votre compte Youtube, et vous, vous animeriez votre cours de la salle attenante, vous cartonneriez grave. Ou alors même, tenez, pour retrouver leur attention, c'est simple : venez en classe déguisé en smartphone géant, avec un écran autour de la tête, le temps qu'ils éventent la supercherie ils seront déjà en terminale.

Mais là encore, soyez sans crainte, on a la solution. On a réfléchi au problème, on a identifié les racines du mal, on leur fournit... euuuhhh... des tablettes ?!

Oui, non, pardon. Faites comme si je n'avais rien dit. Vous pouvez recommencer à paniquer là où vous vous étiez arrêté.

L'occasion pour moi de conclure avec cet article plus léger, que M le CPE a tenu à partager avec nous tous pour nous inviter à la nuance. Article sobrement intitulé "ils limitent le temps d'écran de leur enfant, une IA lui suggère de tuer ses parents".
 
And I think to myself... what a wondeful world !

Vous souhaitant un week-end bien réel, et sans filtres,

Bien cordialement,

-- 
 
 
Le secrétaire de direction

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