Où avec la fin de l'année, on en arrive à la conclusion du message thématique de ces dernières semaines, avec de l'humour de compétition.
Bonsoir à tous,
Nous y voilà enfin : le dernier message d'accompagnement de
cette année civile (ou le premier de l'année 2025, selon si vous
êtes plutôt du genre à voir le verre de mojito à moitié vide, ou
le verre de mojito à moitié plein, ou le verre de mojito rempli à
ras-bord, ou le "passe-moi-plutôt-la-bouteille-de-mojito-Simone-il-va-bien-falloir-ça-!").
L'occasion pour moi de
conclure (textuellement, je veux dire) sur une note positive - et
même, j'ai envie de dire, élégante (ce qui n'est pas peu dire en
ces jours de
pulls-moches-mais-finalement-pas-beaucoup-plus-que-d'habitude).
Car ce soir j'ai décidé de faire dans le classe, dans le raffiné,
je veux vous mettre des paillettes dans les yeux, comme disent les
vendeur de collyre à la sauvette. Et puis vous rassurer, surtout.
Car au risque d'enfoncer le clou, comme ils disaient jadis les
romains sur le Golgotha : oui, vous êtes obsolètes, oui, vous
n'existez pas, oui vos élèves ont plus d'estime pour Bobby le
chien savant et pour Monique Dupont (pardon : Laurelalaurelane. Je
confonds toujours) que pour vous, mais je le répète,
ce-n'est-pas-une-fa-ta-li-té. Une fatalité, c'est quand Scorpion
arrache la colonne vertébrale de Sub Zero, préciseront les fans du
jeu Mortal Kombat (à ne pas confondre avec la plateforme de
soutien scolaire Kartable), et nous les remercions vivement pour
cette métaphore efficace.
Ce soir, rien que pour vous et sans aucun surcoût(*), "parce
que c'est Noël et qu'à Noël on dit la vérité" (les vrais
sauront), je vais partager avec vous mes astuces pour palier ces
désagréments, afin que vous puissiez les ajouter à la liste des
bonnes résolutions que vous ne tiendrez pas.
Les élèves ne jurent que par les influenceurs ? La solution est
simple : devenez influenceur ! Comme disait le philosophe John
Rambo : "pour survivre à Tik-Tok, il faut devenir Tik-Tok"
("et pour devenir Tik-Tok, il faut devenir Tok-Tok",
aurait-il ajouté un ton plus bas, selon certains exégètes) (au
nombre de 27) (les fameux exégètes 27) (les vrais sauront aussi)
(avec modération).
Commencez par aménager votre cadre de travail de manière à ce
qu'il facilite les apprentissage, c'est-à-dire : à ce qu'il vous
rende sympathique aux yeux d'élèves qui, au mieux, vous
considèrent comme un acouphène en trois dimensions, et au pire
comme le mal incarné (à égalité avec Gargamel). Vous veillerez
notamment à afficher derrière vous des posters de Dragon Ball Z,
de Naruto ou de toute autre série d'animation japonaise dans
laquelle les personnages passent les trois quarts du temps
d'antenne à se coller des bourres pifs (le capital sympathie que
vous en retirerez sera proportionnel au quota de bourre-pifs à la
minute de la série sus-mentionnée). Il sera également conseillé
d'avoir à l'arrière-plan une armoire décorative dont les étagères
seront couvertes de figurines Funko Pop en plastique
non-biodégradable. Les élèves aiment les Funko Pop. J'imagine
qu'ils se sentent proches des petits enfants chinois qui les ont
fabriquées. Sans doute qu'elles ont quelque chose de rassurant : à
chaque fois qu'ils les regardent, mentalement, ils peuvent se dire
"ouf, ça aurait pu être moi" (d'autant qu'ils ne doivent
pas trop tolérer la phobie scolaire, dans les usines Funko).
Ensuite, trouvez-vous un pseudonyme rigolo. Sachant que pour un
élève en 2024, n'importe quel prénom classique d'avant l'an 2000
entrera de facto dans cette catégorie, dès lors qu'il sera suivi
du syntagme "du + le numéro de votre département d'exercice". Si
vous ne connaissez pas le numéro du département de votre
établissement d'exercice ou si vous avez des Y dans votre prénom,
rabattez-vous sur un calembour niveau bibliothèque rose du style,
"Mathématiques_et_tac", "Français_Linedion", "Espagnol_Breton"
ou "Education Physique et Sport'Yves".
Enfin, trouvez un intitulé attractif à vos leçons, pour donner
envie à vos élèves de cliquer... pardon, je veux dire, "d'écouter"
: "Affaire Dreyfus : Emile Zola balance", "lipides,
glucides, les secrets du body summer","12 choses à savoir
sur la Seconde Guerre Mondiale (la 8e va vous étonner)", "Kim
Kardashian : comment elle a réussi 2+2" (oui, à ce
niveau-là de compromission, n'hésitez pas à avoir recours aux fake
news, tout est bon pour appâter le chaland).
Vos cours ne doivent par ailleurs pas excéder quinze minutes,
qui est le temps d'attention maximum des gerbilles, des marmottes
et des adolescents en 2024.
Commencez systématiquement chaque séquence par une publicité
personnalisée pour un des trois sponsors suivants : Nord VPN,
Displate ou League of Legends (ne cherchez pas à comprendre,
contentez-vous de faire ce que je vous dis, ça va booster votre
légitimité aux yeux de votre public, en vertu du principe qui veut
que "si vous êtes dignes de l'attention des publicitaires, vous
êtes dignes de la sienne, car vice versa"). Ne regardez
jamais les élèves directement, mais toujours vaguement dans leur
direction, en donnant l'impression de fixer une caméra imaginaire.
Vous pouvez également inclure une page de publicité au milieu pour
un ou deux produits sélectionnés de manière aléatoire en fonction
de leurs historiques de recherche internet (pensez bien à activer
le filtre parental, par contre, si vous voulez garder foi en
l'humanité - et votre emploi). Dans le même ordre d'idée, pensez
au rôle prépondérant du placement de produit dans la construction
de vos séquences éducatives. Un exemple tout bête en
mathématiques. Ne dites pas "Claire a deux bonbons, elle en
mange un, combien il lui en reste ?" (problème niveau 3e -
est-il besoin de le préciser ?!). Dites : "Claire à deux oeufs
Kinder Surprise format familial actuellement en soldes chez
Leclerc : pour deux œufs achetés, deux œufs offerts, elle en
mange un et elle se régale, holala oui, elle n'a jamais rien
mangé d'aussi bon de toute sa vie ! Combien il lui en reste, et
combien doit-elle en racheter pour être sûre d'être toujours
heureuse, sachant que ça passera forcément beaucoup mieux avec
un grand verre de Coca Cola (tm) ?". ça n'a l'air de rien,
c'est à peine perceptible pour l'auditoire, il faut vraiment
travailler dans la pub pour remarquer la présence de messages
subliminaux dans le discours, mais ça change tout. Si vos élèves
n'ont pas soif de connaissances, au moins, ils auront soif de
Cocal Cola (tm). Ce sera toujours ça de pris. Concluez chaque
séance par la formule "si ce cours t'a plu, tu sais quoi faire
: lâche un pouce bleu, partage, abonne-toi et donne à mon
Patreon". Patreon sur lequel ils pourront avoir, selon le
palier financier auquel ils choisiront de souscrire : des points
bonus, des making of (vidéos de vous à la Fac, en train de passer
des partiels,
chez vous en train de tout pomper sur Wikipédia, ...), des
corrigés exclusifs, des aménagements d'épreuves ou même les sujets
des prochains contrôles, pour ceux qui prennent le palier le plus
haut.
Et puis faites de l'humour, aussi. Toutes les dix secondes.
C'est super important, l'humour. Mais attention, faites de
l'humour DE JEUNES, hein. N'allez pas leur réciter du Devos, ils
appelleraient le Dauphiné. On n'est jamais trop prudent, à une
époque où on ne peut plus rire de rien avec personne, vu qu'il y
en a toujours pour prendre
le discours au premier degré et espérer en retirer une
compensation financière (l'indignation bénévole, c'est bien beau
quand on a vingt ans, mais c'est pas ça qui va payer les
factures). Alors que bon, on sait bien que l'humour est un langage
distancié, une forme de fiction marginale fondée sur le décalage
entre le
propos et la réalité, qui porte en lui sa propre disqualification.
Par exemple, quelqu'un qui me lirait au premier degré serait
susceptible de penser que je hais les enfants et les ardéchois
alors que... oui, ok, mauvais exemple, mais vous avez compris
l'idée. A l'opposé, l'humour de jeune, pour vous situer, ça
consiste la plupart du temps à frapper arbitrairement le camarade
le plus proche, ou à crier très fort des trucs incompréhensibles
du genre "Coicoubeh !". Tenez-vous le pour dit : quand un
jeune crie très fort des trucs incompréhensibles, soit c'est de
l'humour de jeune, soit il a Gilles de la Tourette. Si tant est
qu'il y ait encore lieu de faire une distinction.
Voilà, c'est tout.
Suivez ces préconisations à la lettre et en moins de temps
qu'il n'en faut pour dire Coicoubeh, vos cours seront si
populaires que vous pourrez envisager une monétisation.
Ensuite, pour vous, ce sera la trajectoire du Youtubeur lambda
: un sponsoring de Haribo, le diabète, quelques escroqueries
pyramidales, un scandale, un prime time chez Hanouna, quelques
séances de dédicace en convention et vous en arriverez à la
consécration ultime : revendre l'eau de votre bain et vos prouts
en bouteille.
Oh oui, je sais, c'est un peu vulgaire, je m'en excuse, je vous
avais prévenu en préambule. Je sais que je vous ai habitué à un
certain standing mais j'aimerais malgré tout m'appesantir un peu
là-dessus parce que ça me semble important. Il y a des gens sur
terre qui, en 2024, vendent leurs flatulences. Et contre toute
attente, il y a des gens qui les leur achètent. A prix d'or.
Permettez que j'insiste : ces gens gagnent plus que vous rien
qu'en pétant dans une bouteille. Je vous laisse prendre une minute
pour y réfléchir, penser à Galilée, à Newton, à Marie Curie. Après
quoi vous m'expliquerez à quel moment ce ne serait soi-disant "pas
mieux avant" ? Les journaux nous disent "il n'y a jamais
eu autant de mal-être chez les jeunes, ils vivent à une période
éprouvante, rien à voir avec l'âge d'or des Boomers et du plein
emploi", mais quand une génération a assez de pouvoir
d'achat pour envisager d'acheter du gaz intestinal au tarif d'une
Rolex, moi je dis qu'elle n'est pas aussi à plaindre qu'on
voudrait nous le faire croire. A l'époque des boomers, ça ne
dealait pas trop du prout, pardon pour l'écart de langage. La
personne qui vous proposait ça sous le manteau, le premier réflexe
de la populace, c'était de la coller en institut spécialisé. Pas
de lui demander : "ça dépend. ça fait combien le kilo ?".
En remontant encore un peu à une de ces époques bénies où la vie
était plus facile, si l'on en croit les psychologues
d'aujourd'hui, ça aurait eu une autre allure, Germinal, en
mode influenceurs. "Oh mon dieu Lantier, il faut quitter la
mine, le canari est mort, il doit y avoir une fuite de gaz
quelque part !" "Ha non, pardon, tkt, c'est moi. Je suis
en train de préparer une grosse commande...". On ne risquait
pas d'acheter les prouts des autres, à l'époque de Germinal ; on
n'avait déjà pas les moyens de s'acheter de quoi en produire
soi-même. Parce que pour digérer, encore fallait-il avoir de quoi
se mettre un truc dans l'estomac (je vous avais promis du "classe",
vous voilà servi). Pareil pour l'eau du bain, d'ailleurs. Encore
fallait-il avoir les moyens financiers et matériels d'en prendre.
Après on peut se dire que ce sont des jeunes entrepreneurs
plein d'audace, que l'offre suit la demande et peut-être que c'est
vrai, hein, mais je ne suis pas sûr qu'il soit rassurant de vivre
dans un monde où il y aurait un marché pour ce genre de demandes.
Pas plus tard qu'un peu plus tôt, mon collègue me parlait qu'un gars qui a
collé une banane avec du Chaterton sur un tableau et qui a vendu
ça plus d'un million d'euros. C'est-à-dire que concrètement, en
deux minutes, il a gagné plus que je n'aurais touché moi en toute
une vie à 42 heures par semaine. Et le type qui a acheté "l’œuvre"
a clairement affirmé sa volonté de "manger la banane avant
qu'elle ne pourrisse". Si ce n'était que ça, il faisait un
saut à Grand Frais, ça lui aurait coûté moins cher. Pour un
million il pouvait même acheter une petite plantation, et il
aurait pu payer le Chaterton avec ses bénéfices.
Dans ces conditions, comment voulez-vous encore être crédible
avec vos "attends, c'est pour toi que tu travailles, pas pour
moi", dans un monde où vendre du vent (des vents, en
l'occurrence) rapporte davantage que de faire des études longues ?
Ha non mais socialement, ça ne sent pas bon, si vous voulez
bien me passer l'expression.
Dans un registre plus léger, n'oubliez pas que la semaine
prochaine, nous serons en semaine impaire. Normal, puisque c'est
Noël. Impaire. Noël. Jean Bloguin, humoriste.
Si vous cherchez encore des cadeaux de dernière minute à offrir
et à vous offrir, pourquoi ne pas acheter le dernier album mélancolique de Nate Khors, ou le dernier ouvrage caustique de Samuel Desmoulin,
qui comptent tous deux au nombre de mes connaissances et ne
peuvent donc qu'être des artistes accomplis (le niveau des vannes
de ce message d'accompagnement en témoigne objectivement).
Vous souhaitant une excellente fin d'année (puisque loin du
collège et de tout ce qui peut graviter autour) et de belles
fêtes,
Bien cordialement,
--
Le secrétaire de direction
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